PREMIÈRE PARTIE

…Elle n’atteignait pas encore  l’âge de dix-huit ans et la vie lui semblait toujours douce, fabuleusement belle, prête à lui offrir à n’importe quel moment (il suffisait de demander) tout ce qu’il y avait de gentil et de joyeux dans ce monde. Sa famille était la plus connue dans le district, et ses parents croyaient que l’éducation de leur fille ne devait pas se limiter au programme scolaire commun, comme c’était le cas pour beaucoup de ses camarades. Ils décidèrent qu’elle avait besoin de cours privés d’histoire, de musique et de sciences naturelles, Baguila n’était pas contre, d’autant que les professeurs d’école la louaient pour ses connaissances. Quand elle termina ses études à l’école, son père prit quelques jours pour lemmener à Alma-Ata.

Baguila voyait rarement son père, Karatay. Il partait tôt et apparaissait sur le seuil de la maison à minuit. Il ne parlait pas souvent aux enfants. Mêmeà cette heure tardive, il saisissait immédiatement le téléphone, comme si la nuit les gens ne faisaient qu’attendre son appel, il donnait des instructions, se mettait brusquement à expliquer quelque chose, à gronder… Baguila, couchée dans sa chambre, écoutait son père parler. Elle était toujours surprise : « Mais quand se repose-t-il? »  Parfois, elle avait envie de pleurer tellement elle avait pitié de lui, surtout quand dans la fente de la porte entrouverte, elle voyait son père jeter le récepteur après une querelle avec quelqu’un, inconnu de Baguila, ses mains trembler et la mère lui apporter un verre de cristal avec des gouttes blanchâtres de Valocordin. Il se calmait lentement, assis dans un fauteuil, hérissé et les yeux fermés, comme un oiseau malade. Une fois calmé, il attrapait de nouveau le récepteur, demandait une maison, un appartement du directeur d’un kolkhoz éloigné, tandis que l’horloge comptait déjà la première heure de la nouvelle journée.

Alors elle s’endormait, bercée par les conversations officielles de son père. Les cours commençaient le matin. Vers sept heures, Baguila découvrait le lit vide de son père et sa piala de thé froid à peine entamée… Comme s’il se sentait coupable devant sa fille, le père envoyait souvent une voiture pour l’emmener à l’école.

Tout cela paraissait si habituel, si normal, qu’elle ne pouvait pas s’imaginer que la vie pût être différente. C’est seulement avec l’âge, très récemment, que Baguila commença à comprendre que le travail de son père était terriblement lourd, qu’il travaillait dur, sans penser à lui-même, que leur richesse familiale, l’invariable générosité envers elle, étaient liées avec son père; qui jamais, autant qu’elle pût s’en rappeler, n’avait eu un moment calme ni le jour ni la nuit.

Quand ils s’installèrent dans la douceur de leur couchette du train « Kazakhstan », un jeune homme grand et sec entra dans leur compartiment, il tenait un tas de journaux et de magazines si énorme, qu’il semblait avoir acheté tout le contenu d’un kiosque sur le quai. Elle eut l’impression, qu’il les salua délibérément avec froideur. Baguila hocha brièvement la tête et de nouveau se mit à regarder avec un sourire par la fenêtre sa mère, son petit frère, ses deux sœurettes et quelques copines venus sur le quai pour l’accompagner. Son père non seulement ne répondit pas aux sèches salutations de l’étranger, mais il sembla être surpris par son apparition dans le compartiment,  il fixa quelques secondes le visage du jeune homme, puis demanda soulignant son embarras : « Elle est ici, votre place ? ! » – comme si l’étranger n’était même pas digne de rester à côté de lui. Le jeune homme, avec le même calme froid, étala les journaux et les magazines sur une petite table, tout en poussant Baguila. et répondit avec un sourire sarcastique : « Oui, ma place est ici, juste là où vous êtes assis.  » Son regard froid et direct était si aigu qu’il semblait percer l’interlocuteur.

Dans un premier temps Karatay fut écrasé par une certaine effrayante force intérieure de l’inconnu, mais , il se ressaisit rapidement,  retrouva la calme indifférence   d’une personne importante et sortit dans le couloir.

Si je ne me trompe pas, c’est votre père, – dit soudainement le garçon, sans regarder Baguila et en feuilletant des journaux. – Il vous emmène pour faire vos études, n’est-ce pas? Des types comme lui obtiennent que leurs filles entrent à la Fac à n’importe quel prix, c’est visible à l’œil nu. Sans aucun doute, il ne m’ai pas aimé.

Son ton heurta Baguila, elle faillit exploser d’indignation et se mordit la lèvre. Mais le gars resta imperturbable, assis, plongé dans ses journaux. Baguila n’était pas habituée à une telle négligence, elle fut même perdue dans son ressentiment et son indignation. Plus que toute autre chose, elle voulait que son père retourne promptement et la sauve de l’atroce obligation de rester seule avec cet homme terrible, qu’il l’emmène loin de ce balourd, dont le regard et les paroles étaient pires que les épines sèches. Comme s’il devinait les pensées de sa fille et se dépêchait de la protéger des ennuis, le père entra dans le compartiment. Il n’était pas seul. Il était suivi par l’un des chefs de district, qui venait accompagner son père, par le chef de gare, par le contremaître du train et par quelques autres personnes. Quand Baguila vit son père si calme et confiant et entendit sa voix basse et posée, elle fut heureuse comme si elle échappait à l’encerclement de ses ennemis et se trouvait dans une forteresse imprenable. Elle n’avait jamais autant aimé son père, elle n’avait jamais été si reconnaissante et fière de lui que maintenant.

Les gens amenés par son père présentèrent mille excuses, demandèrent au jeune homme de changer de compartiment. Le visage basané du garçon devint blanc de colère. Karatay semblait être content. Le garçon  regardait la suite, qui l’entourait de tous les côtés. Karatay nota qu’il coinçait le voyageur obstiné, il voyait la rage et le désespoir bouillir dans ses yeux. Baguila observa avec joie les tourments de l’inconnu. « Bien fait pour toi, sache qu’on ne plaisante pas avec nous! »

Le garçon baissa les yeux et la suite se calma, en pensant qu’il prendrait sa valise et partirait. Mais il ne se pressait pas. A ce moment le chef de la station, roux et moustachu, assez effrayé par tout ce bruit, par la mauvaise humeur de Karatay et par le fait que la vérité était du côté de jeune rebelle, saisit ce dernier et lui chuchota quelque chose à l’oreille.L’étranger ne s’en soucia même pas. Voyant que cela ne marchait pas, le chef de la station fut effrayé réellement. Plié dans un arc étrange et désagréable, il lui murmura encore une fois quelque chose. Baguila saisit dans ce murmure une demande humiliée. L’inconnu se leva lentement de son siège. Lentement il commença à ramasser ses journaux et ses affaires. Puis il regarda autour de lui comme s’il était entouré de  poteaux et non de gens.

Bon d’accord… J’ai pitié de vos subordonnés… Et de vous aussi, dit-il doucement, mais distinctement à Karatay, et il suivit, à travers la suite, le chef de la station.

Karatay s’assit lourdement sur son siège. Il n’y avait pas de joie sur son visage, pas même de satisfaction. Au contraire, Baguia comprit, il revivait douloureusement les paroles de l’inconnu.

Quand le garçon sortait de leur compartiment, Baguila put finalement bien le voir. Jusqu’au moment, où qu’il prit la valise, la jeune fille voulait qu’il disparaisse rapidement, puis, comme si un rayon de soleil tombait sur la glace dans son âme, elle le regarda avec pitié. Elle vit dans ses yeux, dans l’expression de son visage et son allure, une estime de soi maladive, une crainte éternelle d’être blessé, offensé. Baguila en fut à la fois surprise et compatissante.

Le train partit. Seulement maintenant Baguila remarqua que son père avait beaucoup d’accompagnateurs. Elle connaissait tout le monde, mais c’était gênant de les voir tous ensemble en même temps sur le quai de la gare, comme sur commande, faire signe à une personne, à son père.

Papa, êtes-vous fatigué ? – demanda Baguila, incapable de supporter le lourd silence qui régnait dans le compartiment après le départ du garçon.

Le père regarda sa fille avec un sourire, comme pour dire: «Ne t’inquiéte pas, ce ne sont que des bêtises ! – et secoua la tête, mais ses yeux étaient tristes.

Le conducteur vint pour changer encore une fois le lit de Karatay. Lorsque le conducteur saisit la taie d’oreiller, une feuille de papier apparut en dessous. La page était remplie d’écriture. Le conducteur jeta la feuille sur la table, comme s’il était clair que pour le moment il n’y avait rien de plus important que de changer la taie d’oreiller. Karatay n’attacha aucune importance au fait que dans son compartiment on avait trouvé les notes de quelqu’un.

Baguila ne savait pas et ne pouvait pas savoir que de l’amour à la haine, et vice versa, il n’y avait qu’ un pas, mais à partir de ce moment elle sentit que toute son attention appartenait à cette feuille de papier remplie de notes. Qu’est-ce qu’il pouvait écrire, ce beau jeune homme brutal, qui avait pu si facilement offenser son père ? Quelles pensées avait-t-il confiées à cette feuille ? Elle était convaincue, que ces lignes sur la feuille blanche contenaient les mots, des expressions et des pensées totalement différentes de tout ce qu’elle avait entendu, lu ou connu jusqu’au présent. Ça ne pouvait pas être autrement ! Soudain une nouvelle idée scintilla comme un éclair et la brûla. Baguila frissonna, le souffle court. « Mais il peut revenir chercher ce papier oublié! »

Baguila ignorait si elle voulait ou pas que l’étranger revienne, elle avait peur de se poser cette question, mais une chose devint claire : les dix-huit ans de sa petite vie tranquille au sein de sa famille, pleine de respect et de rites familiaux fut secouée ce jour-là comme un oiseau au réveil.

Papa, avez-vous soif ?Je vais vous apporter du thé ! – dit Baguila, chassant de cette voix délibérément joyeuse et forte un nouvel état, dans l’emprise duquel elle était tombée sans résister. Elle eut l’impression d’avoir trouvé un moyen de se débarrasser facilement de ce nouveau sentiment. Le père répondit d’une voix endormie qu’il ne voulait pas de thé, mais qu’il voulait rester couché un peu et réfléchir aux affaires.

La porte du compartiment glissa sur le côté, et une voix masculine vint du couloir : « Puis-je? »

Baguila faillit tomber de la couchette. Un homme – un autre – haussa les sourcils, surpris de cette peur panique de la jeune fille. Ses joues rougirent d’un coup.

Karatay Issaévich, avez-vous besoin de quelque chose? demanda le gars, comme pour expliquer la raison de son apparition.

Karatay répéta ce qu’il avait dit sans se tourner. Le jeune homme s’excusa rapidement et disparut, fermant doucement la porte derrière lui. Plus tard, Baguila découvrit que deux garçons, qu’elle connaissait, voyageaient dans un compartiment voisin, mais elle ne put pas savoir s’ils étaient partis de leur propre gré ou pour accompagner son père.

Papa, reposez-vous, je resterai dans le couloir …

Comme tu veux. – Une légère irritation se glissa dans la voix de son père, il n’aimait pas quand on l’empêchait de se reposer. – Bien que tu aies besoin de te reposer…

Baguila sortit dans le couloir et vit par la fenêtre sa steppe ancestrale. Elle nageait majestueusement en arrière, éclaboussant l’horizon des paresseuses collines doucement arrondies. Il aurait pu sembler que le monde entier n’était qu’un grand espace ondulé sans une seule ligne nette. À première vue, toute personne, même attachée avec un lasso, ne pourrait pas s’attarder dans cette steppe chaude et endormie et aurait fui où les yeux regardent, rompant tous les liens. Même elle-même le pensait des fois. Mais l’année dernière, après avoir passé un mois en Crimée, puis visité les républiques baltes, de retour à la maison une semaine avant le début de l’année scolaire, elle avait soudain senti de tout son cœur, comme cette steppe d’apparence discrète lui était chère. Elle se rappelait souvent de la mer Noire, de la Baltique, mais chaque fois cette eau puissante, sans fin, se transformait dans ses pensées en sa steppe natale vallonnée, les plaisirs de la mer et des forêts se diluaient dans la beauté sereine des vastes plaines de stipas, où elle était née et où elle vivait.

Vous admirez la steppe? – une voix suave et insinuante retentit derrière elle.

En se retournant, Baguila vit un dzhiguite avec un sourire affectueux sur son visage, le même qui, un instant auparavant, avait offert ses services à son père. Il s’appelait Turgat. Cette fois encore son comportement avait une sorte d’empressement servile, de genre, qu’ordonnez-vous ? Je le ferai immédiatement. Baguila voyait souvent ce jeune homme bien soigné, toujours tiré à quatre épingles, s’efforçant dans toute situation de paraître affable, compréhensif, intelligent avec son père. Mais jamais elle ne réussit à comprendre quelles pensées étaient réellement cachées derrière son sourire artificiel, sa délicatesse, sa fausse culture. Pour déchiffrer Turgat, elle aurait du au moins une fois le regarder dans les yeux de près, mais Baguila n’osait pas. Au contraire, quand elle le rencontrait, elle se détournait, comme si elle ne le remarquait pas, ou le saluait sans lever la tête. Et lui, il souriait toujours, quoi qu’il arrivât. Et maintenant, il se fendit d’un sourire chaleureux, comme si Baguila lui avait dit quelque chose d’agréable. Elle ne l’appréciait en rien, mais Baguila sentit, qu’il fallait lui répondre quelque chose.

Je regarde … – dit-elle tout doucement.

Oh, la steppe est toujours merveilleuse et unique ! Mais rien ne peut rivaliser avec Alma-Ata! Si vous n’êtes pas contre, quand nous arriverons, je vous montrerai la ville. Je connais Alma-Ata par cœur!

Je connais aussi Alma-Ata, assez bien, – dit Baguila un peu brusquement, décidant d’arrêter le flot de ses paroles, qui tombait généreusement comme un ruisseau de la roche abrupte.

Ah bon? C’est une déclaration assez audacieuse, il est difficile de connaître Alma-Ata, surtout ses alentours. Vous savez, la beauté d’Alma-Ata ce sont ses alentours, – déclara Turgat.

Peut-être.

J’y ai fait mes études pendant cinq ans. En plus je suis né et j’ai grandi dans sa banlieue. Si je dis quelque chose qui ne va pas, je m’excuse, c’est puisque je vais chez moi. N’attrapez pas froid. Les courants d’air sont redoutables.

Baguila soupira, comme si elle avait du avaler quelque chose d’écœurant et de gluant.

Merci, je ne prendrai pas froid.

Faites attention quand même, – il regarda la jeune fille, comme s’il fut son frère aîné. Bien sûr, tout le monde chérit son propre pays natal. Vous êtes maintenant trop jeune pour comprendre ce que je dis, croyez-moi. Pour être franc, au début je voulais m’échapper de chez vous et revenir dans mon pays, la seule chose qui m’arrêtait, était la honte devant Karatay Issaévich. Et maintenant je me suis habitué, j’ai trouvé ma place … Et pourtant, ma patrie me manque. Vous n’avez pas connu cela … Baguila ne pouvait pas dominer sa lassitude de Turgat. Elle ne voulait pas du tout lui parler. Elle se dirigea discrètement vers le compartiment où reposait son père. Turgat resta figé comme une statue, offensé par le dédain de la jeune fille. Baguila se sentit mal à l’aise et, elle fit quelques pas, puis se tourna vers lui:

– Excusez-moi … l’inconnu qui était dans notre compartiment a laissé un papier. Si ce n’est pas difficile, dites-le-lui, – demanda-t-elle.

Enun clin d’œil, Turgat oublia son offense et  regarda Baguila avec un sourire.

Je suis heureux… de tout mon cœur. Vous savez, je suis toujours prêt à vous servir.

Au lieu de la grimace de l’ambition et du ressentiment, le sourire de l’homme à tout faire éclaira son visage. Baguila savait, que la rage de l’amour-propre blessé ne s’était pas éteinte en lui, et elle fut impressionnée par sa capacité de se contrôler selon la situation et d’étouffer, si nécessaire, toutes les émotions. En vérité, la raison de ce changement d’humeur consistait probablement au fait, que cet homme était de ceux, qui sont tout simplement impossible à offenser, mais Baguila n’y pensa pas. Si elle l’avait regardé lui, elle aurait vu un bon sourire et tant de respect, qu’elle aurait voulu lui donner une petite tape sur l’épaule, mais Baguila regarda ses souliers noirs bien vernis.

Non, je n’ai pas besoin de vos services, cela aurait rendu service à cette personne,– dit-elle sèchement et entra dans le compartiment.

Son père dormait. Selon la vieille habitude, il ouvrait légèrement la bouche, ronflant d’une manière douce et monotone. Baguila se souvint, que sa grand-mère, morte il y a quelques années, passait d’une chambre à l’autre pour réveiller tous ceux qui ronflaient. Elle s’approchait, en marchant doucement, touchait délicatement l’épaule, en disant en même temps: « Tourne-toi de l’autre côté. » Pendant que sa grand-mère réveillait l’autre, celui qu’elle venait de mettre sur le côté ronflait de nouveau, et elle se hâtait encore vers lui. Ainsi, tant que le sommeil ne la gagnait pas, la grand-mère faisait les cent pas entre ses enfants et ses petits-enfants. « Grand-mère, pourquoi réveillez-vous les personnes qui ronflent? »  – demanda Baguila. « La nuit, le démon étrangle l’homme. C’est pour cela, qu’il ronfle », – répondit sa grand-mère. Que ce soit parce que ces mots terribles depuis son enfance étaient fermement ancrés dans sa conscience, ou parce qu’elle s’habitua à dormir en silence, dans sa propre chambre, Baguila ne pouvait pas supporter quelqu’un ronflant à proximité. Comme sa grand-mère, elle s’approcha doucement et faillit réveiller son père, mais là encore, elle vit sur la table la feuille de papier et se figea sur place, saisie par ce sentiment nouveau et étrange…

Elle tendit lentement la main, prit la feuille. Son souffle se coupa, elle eut l’impression que mon père se réveillait. Elle le regarda. Son père dormait, mais il ne ronflait plus. Les mots semblaient complètement étranges. Comme si l’auteur cherchait à taquiner quelqu’un, sans vraiment se soucier si sa position était intelligente. Elle lut plusieurs fois avant que le sens fut clair …

Le train arriva à Alma-Ata dans la soirée. Ici le père avait beaucoup de connaissances. Malgré la chaleur intolérable du mois de juillet, cinq hommes en habits de gala, parés d’une cravate, les accueillirent avec enthousiasme à la gare et les conduisirent vers deux «Volga» flambant neuves.

La voiture roulait à toute vitesse le long d’une belle rue bordée de peupliers argentés. Le soleil était couché depuis longtemps, et le ciel gardait toujours la lueur rose, brisée au sud par des sommets blancs enneigés. L’avenue fut juste lavée, les roues de la Volga avec un crissement mouillé lassaient loin derrière le miroir de l’asphalte.

Les voix dans son dos ne cessèrent pas une seconde de jacasser. Baguila entendit une discussion erratique, de tout et de rien à la fois. Un des hommes dit qu’il était plus rentable de voyager en avion. Il s’était rendu récemment à Tachkent, était monté à bord d’un avion, et hop : il était sur place sans aucun soucis. Puis il parla avec une certaine avidité du chachlik prétendument vendu à Tachkent à chaque coin de la rue:  » Il suffit de sortir et un dastarkhan est déjà devant vous, s’exclama-il d’une voix rêveuse, – vous avez un rouble et vous êtes rassasié! « . Le narrateur semblait être venu d’un pays inconnu et lointain et sans savoir que les personnes assises dans la voiture allaient quelques fois à Tachkent … Baguila suivait des yeux les lignes blanches sur l’asphalte qui volaient à la rencontre de la voiture, et se demandait: comment des adultes si sérieux pouvaient parler avec tant de plaisir de petites choses insignifiantes, rigoler, et même rire aux éclats sans moindre raison.

Des voitures, s’arrêtèrent côte à côte devant un immeuble de six étages en plein centre ville. Un grand homme entre deux âges avec des cheveux d’un gris très dense, en dépit de son âge, celui qui parlait de son voyage à Tachkent sans interruption, était le maître de l’appartement. Quand ils entrèrent bruyamment dans la maison,  ils furent accueillis sur le pallier par un sourire timide de la belle maîtresse de  maison, une femme d’une trentaine d’années au visage basané.

 » Oh, Maliké, ça va la santé ?  » – s’exclama le père, et Baguila comprit que cette dame était la femme du fan de chachlik de Tachkent.

Essuyant rapidement ses mains contre son tablier, elle embrassa le père en disant :

Oh, Karatay. Je te revois, donc, à nouveau? – elle se précipita pour offrir des pantoufles aux invités. – Avant tu venais souvent, mais une fois devenu patron, tu as disparu de nos yeux. T’es-tu fait du lard? Laisse-moi donc voir! Elle observa Karatay de tous les côtés. – Non, pour le moment ton ventre ne te devance pas. Mais n’oublie pas, le chef du district ne devrait pas être plus mince, que sa position le lui permet.

Maliké, n’oublie pas que nous avons une autre honorable invitée dans notre maison, – dit sévèrement le maître à son épouse, qui, à son avis, était trop intéressée par Karatay. Elle se tourna vers Baguila figée dans le coin du couloir.

Dieu, qu’elle est mignonne! Qu’elle est belle ! Si je me souviens bien tu t’appelles Baguila? – Maliké l’embrassa rapidement sur la joue. « En effet, ce n’est pas temps qui nous fait vieillir, mais ceux qui grandissent après, je ne suis qu’une vieille à côté de cette beauté, ah! Quand je l’ai vue il y a deux ans, elle était une gamine, occupée par ses poupées, et maintenant, regardez, quel charme ! – jacassait Maliké.

« Maliké, je pense que nous aurons assez de temps pour philosopher sur l’éphémère de la vie », – dit le mari et Baguila sentit que le sujet de la vieillesse l’affectait gravement. C’était intéressant : ils n’avaient pas encore eu le temps de s’asseoir, mais il avait déjà repris deux fois sa femme.

Et qu’est-ce qu’il nous reste à part philosopher ? – Maliké continua d’une manière aguicheuse, sans penser à changer de ton. – La personne qui a beaucoup vu et vécu, peut philosopher et je ne suis plus une petite fille, – s’exclama-t-elle gaiement, mais tout le monde constata qu’il lui était trop tôt pour pleurer misère. – Alors, à table.

Au dastarkhan, la discussion fut aussi saccadée que dans la voiture. Ils parlèrent simultanément de la météo, de la politique, de la nomination d’un et du renvoi d’un autre, puis, comme prévu, ils retournèrent au chachlik de Tachkent. Baguila ne comprenait pas bien cette conversation de table, il n’y avait rien d’inattendu ou de nouveau, rien qui aurait pu rester dans la mémoire, toucher l’âme. Elle se rendait souvent avec ses parents aux dastarkhans, fréquentés par les gens de tous genres. Au début, elle fut surprise par la similarité des mots, des blagues et des rires des gens assis à table, surtout parce que les gens ne se ressemblaient pas, ni par leur nom et prénom, ni par leur apparence et comportement, ni par leur position… Mais avec le temps, elle s’y habitua tellement, qu’automatiquement elle ne soutenait plus de conversation. Elle trouva un bon moyen de passer du temps à de tels dastarkhans : les regarder, leur sourire et penser à autre chose. Et cette fois, tout en sirotant son thé bien noir aromatisé au lait, elle ne quitta pas des yeux les étagères qui bordaient les deux longs murs du salon, faisant ressembler la pièce à une petite bibliothèque. Et à table, ils riaient fort, clappaient des lèvres, mâchaient, et toute cette ambiance ne se mariait pas avec tant de livres, cela évoquait même  pour Baguila un sacrilège. Elle regarda un moment le maître de la maison curer ses dents et parler avec joie de combats de coqs à Tachkent. Elle le dévisagea : un visage pâle avec des pommettes saillantes, des yeux baladeurs avec un éclat fou, un nez pointu, des lèvres minces. Baguila se sentit mal à l’aise. Elle avait déjà rencontré de tels personnages et noté leurs scrupules mesquins, leur nature irritable, toujours prédisposée à une dispute, jalouse et arrogante à la fois. En plus, ils étaient trop prudents et prêts à faire de la lèche. Sans détacher ses yeux de ce visage agité et nerveusement gai, elle se demanda soudainement : est-ce que le maître de la maison a lu tous ces livres ?

Votre thé s’est refroidi, Baguila. Passez-moi votre piala, – retentit une voix à sa droite, et levant les yeux, elle vit Turgat.

« Mon Dieu, j’en ai marre! C’est étouffant, et il garde sa veste comme un poupon ! N’est-ce pas possible d’essuyer la sueur du front! » Elle sentit son aliénation envers cet homme se transformer en un mépris presque dégoûté. Elle fronça les sourcils et ne pensa même pas à lui passer sa piala. Mais Turgat décida que Baguila était embarrassée par cette situation inconnue, et il prit lui-même sa piala et la passa à Maliké qui servait du thé.

Maliké, pas très chaud. Et avec plus de lait. Baguila le préfère ainsi… – dit-il d’un ton magistral et d’une voix qui se voulait douce et suave.

 » C’est comme ça, alors? – se fâcha Baguila. – Pourquoi joue-t-il un bienfaiteur ? »

Non, qu’il soit chaud, – dit-elle. Turgat n’en fut pas déboussolé et se posa immédiatement en grand connaisseur des désirs et des faiblesses de Baguila.

Oui, oui, que ce soit chaud. Quand elle est fatiguée par un long voyage, elle adore le thé chaud, – expliqua-t-il, imperturbable.

« L’insolent! – explosa Baguila – Il pense qu’il va y gagner quelque chose ! « 

Un samovar électrique de sept litres chauffé au rouge, la transpiration des gens chauffés par la viande et la vodka fumantes, l’éclat de deux énormes lustres en cristal, de six lampes chacune, dignes de décorer la salle d’un petit théâtre, transformèrent la salle en véritable bain. Un énorme ventilateur, posé sur le rebord de la fenêtre, grondait lourdement, désireux de servir le festin, mais ses stries de caoutchouc ne mélangeaient qu’une congestion humide à une odeur de viande fumée et d’alcool. Karatay, se leva tranquillement se débarrassa de sa veste grise d’été, la jeta sur un dos de sa chaise, et la cravate fut envoyée sur une petite table basse. Puis il déboutonna les deux boutons supérieurs de sa chemise, soupira profondément, comme s’il se débarrassait d’une lourde charge, et se laissa tomber sur sa chaise.

Baguila quitta les livres de regard, regarda les gens à la table et vit qu’ils se mirent tous en chemises. Turgat enleva aussi sa veste, imitant le père, déboutonna les deux boutons supérieurs de sa chemise. Baguila ne pouvait pas comprendre comment des adultes, qui se connaissaient depuis longtemps, devenaient si facilement prisonniers,  à table, de conventions aussi stupides.

Chacun des présents prononçait déjà son toast. Tous les mots et les souhaits se rassemblaient les uns aux autres, ainsi que les pensées qu’on partageaient généreusement à table. Même Turgat, qui s’efforçait de paraître bien éduqué et cultivé, marmonna une tirade ennuyeuse sur l’amitié. Les hommes assis à la table apprirent bien la retenue, entendirent déjà de tout, mais dès que Turgat eut fini, tous bougèrent, commencèrent à le remercier chaleureusement, comme si depuis le jour de leur naissance, ils n’avaient  entendu une sagesse plus profonde. Alors Karatay leva un verre pour la santé de Maliké, pour sa beauté inébranlable. Ces mots excitèrent encore les invités.

Seul le maître de la maison, Sarguel, approcha juste ses lèvres du verre de cristal, comme s’il se demandait si l’on voulait l’empoisonner dans sa propre maison et tata le cognac d’un bout de sa langue. Le visage immobile, Sarguel n’était visiblement pas à l’aise. Ainsi il montrait à sa femme sa réprobation, car elle finit son cognac en public. Maliké se fichait de cette protestation. Le mari n’existait tout simplement pas pour elle en ce moment. Sarguel referma son verre de la paume de sa main et le serra si violemment que Baguila eut peur que le verre ne se soit éclaboussé.

Le mécontentement grandissait entre les deux époux. Maliké, en même temps, ne reculait pas devant son mari jaloux et méfiant. Tout le monde à table parut comprendre que l’hostilité entre le maître et la maîtresse de la maison était de la faute de Sarguel. Si sa femme n’avait eu d’attention pourpersonne, surtout pour les hommes, si elle ne s’était pas montrée contente des friandises qu’on lui avait offert et si elle était restée à côté de lui, avec l’air d’une femme fanée, depuis longtemps intéressée par personne, à part son mari, l’humeur de Sarguel aurait pu être magnifique. Mais, malheureusement, de tels moments étaient rares les derniers temps, peu importe la rage et la jalousie du mari. Maliké ne songeait pas à se retenir. Elle avait compris depuis longtemps que son mari n ‘était  pas capable d’agir, qu’il n’avait même pas une goutte de fermeté, de capacité à agir brusquement, impérieusement, comme les autres hommes. Sarguel se rendait aussi parfaitement compte de ses défauts. La conscience de sa propre faiblesse le corrodait de l’intérieur, abîmait ses nerfs et son cerveau. Dans ces moments-là, il tomba littéralement malade, devint effrayant, hypocondriaque. Maliké fut son contraire. De longues soirées, le mari, traînant les pieds dans ses pantoufles douillettes, flânait entre le bureau, la salle à manger et la cuisine, grommelant avec mécontentement, et Maliké se comportait selon son humeur, n’essayant même pas d’améliorer l’état d’esprit de son époux. Au début, Sarguel ne manquait pas l’occasion de montrer son amour-propre offensé, bien qu’il le fisse, en règle générale, en silence. Il savait qu’il pourrait crier sur sa femme, même la taper, mais il savait qu’un tel comportement, sil criait ou qu’il tapait, n’apporterait rien de bien, au contraire. La haine mutuelle déborderait, leur confrontation serait ouverte, et ils seraient à deux pas de la séparation. Et à l’âge de Sarguel, une lutte ouverte ne pouvait se finir que par sa défaite. Et il avait dû choisir un autre type de résistance: le mécontentement silencieux. Au fil des années, cette position devint complètement impuissante, et peu à peu il commença à obéir aux désirs de sa femme: obéir involontairement, avec le désespoir d’un homme découragé. Et Maliké ne le considérait pas comme une victoire, elle était confiante en elle-même, comme si elle avit toujours su que sa volonté triompherait dans cette maison, et se demandait pourquoi son mari n’avait pas cédé plus tôt. Il était impossible de dissuader Maliké de voir dans cette domination tranquille,  la garantie de la paix dans la famille.

La souveraineté d’une personne, de Maliké, triompha dans leur vie conjugale dès sa première minute. Elle parait la hargne de son mari grâce à une courtoise empoisonnée. Toute sa conduite – à la cuisine pendant le thé, devant la télé, au lit – servait à expliquer à son mari, délibérément, paisiblement, comme à un enfant, le manque de pertinence de sa jalousie, à dire que cette jalousie rancunière offensait sa dignité. Mais les gens comme Sarguel, par nature, ne pouvaient pas vivre sans soupçon. Pourtant, peu importait à quel point Serguel fût jaloux, peu importait comment il se torturait avec suspicion, pareille à l’ombre flux d’un saule, à la lumière solitaire dans un aoul lointain, l’espoir vint le rassurer des fois. Les trois ou quatre derniers mois, cet espoir devint, on dirait, plus fort. Sargel rentra plusieurs fois exceptionnellement tôt du travail et il surprit sa femme à la lessive, à la préparation de la confiture ou de la compote pour l’hiver, il vit son bonheur de se donner à ces responsabilités familiales de femme. Ces images idylliques calmèrent son cœur. Deux fois Sarguel rentra à l’improviste d’un voyage d’affaires (plus récemment de Tachkent). Ce fut, en plus, au cœur de la nuit. Maliké dormait entourée des enfants. Il ouvrit la porte lui-même: avec sa clé. Avant de réveiller sa femme, il examina l’appartement pour trouver des traces suspectes. Tout sembla être en ordre. Même le cendrier avec la seule allumette brûlée, qu’il observa en cachette à son arrivée, était là, au vestiaire. L’espace était jonché des affaires d’enfant, des jouets, des dessins. Un silence paisible régnait dans la maison. Même quand il entra dans la chambre à coucher, alluma la lumière et que le lustre brilla, Maliké ne fut pas réveillée par ce clic brusque, cette lumière inattendue. Et cela, d’après Sarguel, témoignait de la tranquillité d’esprit de sa femme. Ses soupçons déplacés se dissipèrent, il eut même honte d’être jaloux.

Sa vie commença à entrer dans un train calme et paisible, il fut même satisfait de tout, et soudainement, la fête d’aujourd’hui vint. En regardant sa femme agitée et joyeuse (au moment où elle trinqua avec des invités), avec une tristesse désespérée Serguel sentit ses pensées se remplirent à nouveau de l’enfer de la méfiance, lui causant une douleur insupportable. En ce moment qu’il comprit clairement qu’il ne croirait plus jamais sa femme, que son âme ne serait jamais calme et que l’amour serait complètement opprimé par cette jalousie aveugle.

Il y a six ans, il avait perdu sa femme, la premièreSerguel était le seule responsable de sa mort. Elle avait un cœur faible. Si, sur le chemin du retour la femme s’arrêtait au magasin et ne rentrait pas à l’heure fixée par son mari, si, pendant la journée le téléphone sonnait occupé à la maison, quand il appelait du service, Serguel rongeait sa femme, la torturait avec des questions malicieuses :  » Qui t’a retenue?  » ,  » Qui vois-tu au magasin ? « ,  » Quel âne t’a-t-il parlé de ses sentiments au téléphone ? « . Plusieurs fois, elle ne supporta pas ces scènes, elle en eut une crise cardiaque, et elle s’évanouit. Au fil du temps, sa femme cessa de l’accompagner en visite , pour éviter le lendemain les querelles à la maison. Il ne se fatigua jamais des scandales. Même assis devant la télé, il se mettait soudainement à crier: « Mais qu’est-ce que tu as à regarder ainsi le speaker ? « 

Leur vie se termina le jour où lors l’un des scandales, elle perdit conscience à la cuisine et l’ambulance l’emmena à l’hôpital. Quand le lendemain accompagné de leurs deux enfants il vint la voir, sa femme était déjà partie. On lui transmit sa note:  » Emmènes les enfants à mes parents, je m’en vais. Si tu es si jaloux, viens avec moi … « 

La douleur sonna dans ses tempes. A cause de cette douleur, il n’entendit pas ses enfants pleurer et appeler leur mère. Les derniers mots de sa femme restèrent longtemps dans sa mémoire. Une fois qu’il se rendit compte avec horreur que seule cette mort avait pu lui prouver sa culpabilité, que jusqu’ici, il ne comprenait pas où la jalousie pouvait l’emmener, qu’il empoisonnait lentement la vie de sa femme et finalement la détruisait. Il l’avait tuée …

Au début, il se tourmenta, une certitude surgit même, celle qu’il ne pourrait plus se remettre de ce coup inattendu, mais cinq ou six mois passèrent, et le chagrin s’éteignit soudainement et facilement, les joues de Sarguel se colorèrent de nouveau. Il plaisanta en présence de ses amis. Son humeur tendue, sans résister, fit place à la joie. Avant, du vivant de sa femme, il déprimait, sa tête était replie de suspicion et de jalousie, et maintenant il se sentait libéré de ça, libéré de la jalousie, il se sentait léger et libre. Certes, parfois un sentiment de culpabilité lointain et presque refroidi, le piquait au cœur, mais le temps passa, et finalement ce sentiment du froid fut perdu, et rien ne le dérangeait, rien l’empêchait de vivre, comme il le voulait.

Un an plus tard, il épousa Malika. Elle avait été mariée une fois avant lui. Son mari jouait du tambour dans l’orchestre de l’un des plus prestigieux restaurants d’Alma-Ata. Quand ils se rencontrèrent, il se présenta comme un compositeur. Maliké regarda ses longs cheveux mal peignés, sa barbe énorme, écouta les histoires sur la musique et se dit que c’était fort possible. A cette époque, elle travaillait comme vendeuse à l’épicerie nationale « Béréké ». Le « compositeur » ne fit pas durer cette relation libre, un mois après, il lui proposa de se marier. Repousser ce jeune talent, cependant pas trop chanceux dans la vie, fut au-dessus des forces de Maliké, et elle accepta. Avant le mariage, il fallut présenter le futur mari aux parents. Elle l’emmena dans sa maison dans la banlieue d’Alma-Ata. Quand le marié poilu apparut sur le seuil de la maison de ses parents, les enfants occupés par leurs jeux se sauvèrent. Les vieilles, qui attendaient la première visite du fiancé, tout en parlant doucement, restèrent bouche bée. Les jeunes vinrent, et quand la soirée atteignit un certain point culminant, le marié montra son art. Venu au milieu, il entama la danse endiablée et hurla soudainement:

Un tambour ! Donnez-moi un tambour !

Pourquoi a-t-il donc besoin d’un tambour, hein ? – demanda le père de Maliké et ?? –  lécha ses lèvres, qui séchèrent immédiatement.

Donnez-moi un tambour, non? J’ai écrit un concert pour le tambour ! Le père de Maliké était proviseur adjoint de l’école. Il envoya des garçons chercher un tambour.

Le « concerto pour un tambour sans orchestre » dura jusqu’à trois heures du matin.

Le toy de mariage eut lieu au restaurant. Seulement au mariage Maliké apprit que son mari n’était pas compositeur, mais simple batteur dans le restaurant « Tastak ». Un des invités du marié le lui dit.

La vie conjugale fut froide dès la première nuit. Trois mois plus tard, ils se satisfirent tous les deux du divorce. Le mariage raté brisa Maliké. Après, elle eut des hommes, mais tous étaitent prêts à tout à part le mariage, et elle resta loin d’eux. Le temps passait. Elle avait vingt-huit ans, elle sentait, comme tous les jours, l’idéal dont elle rêvait et qu’elle espérait rencontrer s’éloignait d’elle, tandis que les flammes de la jeunesse s’affaiblissaient.

Ses pairs étaient mariées depuis longtemps, et les célibataires furent des rusés inégalés, capables de faire lui tourner la tête pour leur propre avantage. Ils appelaient dès le deuxième jour après la rencontre et, sans aucune honte, demandaient de leur trouver du kazy, du zhaya et d’autres délices nationaux à la viande de cheval. Cela la blessait, provoquait une aversion. Elle méprisait la petitesse des hommes.  » Mais où sont les djiguites?! – se demandait-elle souvent. – Où sont les hommes ? S’ils sont tous pareils, pourquoi me marier ? Ou bien les vrais se marient-ils avant trente ans ? « 

Toutes les aventures amoureuses convainquirent Maliké, que ces hommes ne s’intéressaient qu’au vin, à la nourriture, à l’amusement et au lit. Ces quatre concepts étaient les limites de leur vie. Pour tout le monde. Il était tout à fait incompréhensible qu’ils se saignassentaux quatre veines pour entrer dans une fac quelconque et obtenir un diplôme? Etait-ce nécessaire de faire des études supérieurs pour boire du vin et coucher avec des femmes?

Elle rencontra Sarguel au moment, où elle était plus que jamais en colère contre tous les hommes. Elle le remarqua avant, il venait souvent au magasin ; Maliké nota même que depuis quelque temps, il se rajeunissait, d’une manière ou d’une autre, il devenait plus concentré, énergique. Elle ne savait pas où il travaillait et ce qu’il faisait. Il n’étaient pas trop vieux, bien que ses cheveux fussent déjà touchés de gris, et probablement aisé. Un jour, du lait de chamelle fut livré à l’épicerie. Il fut vendu pendant trois jours et le quatrième jour, le lait disparut instantanément, comme si Allah récupérait toutes les chamelles à la fois.

Mais cette vente du lait de chamelle, qui dura de trois jours, les rapprocha. D’abord Sarguel courut à l’épicerie tous les jours – il aimait le shubat. Puis ils convinrent de se voir après le travail. En sortant du magasin, Maliké vit Sarguel l’attendre près de la cabine téléphonique, il était figé, comme s’il portait un corset de bois. Maliké, en rit, s’approcha de lui, faisant claquer fort ses talons.

Ah, c’est vous ? Bonjour ! M’attendez-vous depuis longtemps ?

Mais non ! C’e serait un bonheur d’attendre une dame comme vous, sans fermer les yeux jusqu’à l’aube ! – dit Sarguel d’une manière un peu trop recherchée.

Alors, vous serez heureux pendant six jours entiers !

Hmm, je ne comprends pas, – dit-il avec un sourire tendu.

Nous avons cinq filles comme moi, alors avec moi on sera six. »

Ça alors! – se réjouit faussement Sarguel. Rejetant sa tête en arrière, il applaudit fort comme au tambour. Un mouvement aussi inattendu et désagréable stoppa le le rire de Maliké, elle le regarda avec surprise.

Miracles! Eh bien, vous avez des blagues ! Vous m’avez fait peur. N’êtes-vous pas, par hasard, compositeur ?

Non. – Je suis lecteur!– Historien.

Oh, un scientifique, alors !

Maliké se mit avec Sarguel pour passer du temps, mais elle s’habitua sans aucune aliénation à ses cheveux gris, à sa manière de parler en articulant chaque mot, à sa manière de garder le corps droit comme si il avait été sculpté dans tronc d’arbre, de ne pas bouger la tête en marchant, de fixer les gens d’un regard significatif et inquisiteur. Elle s’habitua à la veste et aux cravates, qu’il portait, malgré la chaleur insupportable, à l’eau de Cologne française, qui répandait une odeur nauséabonde, à sa nature scrupuleuse et zélée et même à son avarice non dissimulée. Elle s’habitua à tout cela sans difficulté, car toutes ces qualités se rencontraient dans des combinaisons différentes chez des hommes jeunes et plus âgés qu’elle connaissait, et le personnage de Sarguel ne surprit pas Maliké. En outre, Sarguel la conquit car le lendemain de leur rencontre il n’appela pas pour obtenir des délices rares, et malgré ses attentes, il ne devint pas tactile. Maliké n’avait pas peur de venir chez lui, elle aimait ça. L’appartement était situé au centre ville et se composait de cinq pièces spacieuses. Les pièces étaient pleines de meubles importés, la bibliothèque débordait de livres, le parquet brillait comme un miroir. La propreté, l’exactitude pédante du propriétaire, le fait qu’il fut un lecteur respecté, tout l’amena à penser:  » En quoi est-il pire que les jeunes ? Et qu’est-ce qu’ils sont mieux que lui ? Au contraire, il ne boit pas, il ne ment pas, il est ouvert, d’ailleurs il ne me voit pas juste pour s’amuser au lit. » Une fois venue à Maliké, cette idée revenait de plus en plus souvent, pas seulement lors des rencontres avec Sarguel … Chaque jour les images d’une vie en famille tranquille, la joie d’avoir des enfants, son foyer, la gagnèrent de plus en plus. Seulement elle n’arrivait pas à définir sa relation avec les enfants du premier mariage de Sarguel, elle eut un vague pressentiment qu’ils allaient compromettre la tranquillité de leur vie future, refroidir la chaleur du foyer qu’elle construirait avec Sarguel. Sans allusions inutiles, Sarguel comprit ses craintes et emmena ses enfants dans la famille de sa femme. Il partit, promettant qu’il viendrait, enverrait de l’argent à temps, les emmènerait en vacances en ville…

Alors, ils se marièrent. Karatay fut invité au toy. A l’époque, Karatay travaillait comme directeur d’un sovkhoz. Les pères de leurs pères étaient d’une parenté très proche. Il emmena au toy de très bons cadeaux. De plus, il paya tous les frais du mariage. Ce n’est pas pour rien que Sarguel distingua Karatay de tous les parents proches et éloignés…

Ainsi, l’année  où la fille de Karatay, termina l’école et souhaita poursuivre ses études, Sarguel écrivit une lettre à Karatay pour lui dire qu’il était prêt à le remercier : il arrangerait lui-même l’entrée de Baguila à l’université et, si nécessaire, elle pourrait vivre dans son appartement.

Le cognac consommé et la congestion froissèrent bien les invités. Karatay remarqua que le nombre de rides sur le front de Sarguel augmentait, que ses lèvres minces rétrécissaient encore plus, qu’il parlait de moins en moins, parce que Maliké devenait de plus en plus joyeuse. Il ne savait pas combien de vodka sa jeune zhengué avait bu, cela ne l’intéressait pas. Il admirait en cachette son caractère ouvert, son beau visage, toujours coloré par la passion, l’étincelant de ses yeux noirs, comme des baies de cassis, que percaient l’homme avec une lumière magique et mystérieuse. Mais, vue la tension intérieure de Sarguel, Karatay essaya de répondre à des questions moqueuses de Maliké indifféremment, calmement et froidement. Cette attitude envers sa belle-sœur porta bientôt ses fruits. Sarguel, comme un enfant, qui se réveille bien, regarda attentivement autour de lui, revint à la vie et commença à placer des plaisanteries dans la conversation. Karatay fut ravi qu’à un moment si important pour Baguila, il plût à son parent et ami, fût en mesure d’arrêter l’amusement de Maliké et d’orienter la fête dans une directionagréable pour Sarguel.

Maliké remarqua, à quel point Baguila était fatiguée, l’emmena dans une autre pièce. Avant, deux fils de Sarguel avaient vécu dans cette chambre. Maintenant, elle était vide. Les fenêtres étaient fermées par des rideaux de soie jaune clair, à droite dans le coin, près du canapé moelleux pliant, il y avait une torchère jaunâtre de la couleur des rideaux. Sur le mur opposé, au-dessus de deux rangées d’étagères, une tête de cerf empaillée prenait la poussière. Ses yeux vitreux, luisant à la lumière jaunâtre de la torchère, regardaient tristement, évaluant avec reproche tout ce qui se passait dans le petit monde désolé de cette famille. Sa tête ne savait pas, et elle ne voulait pas savoir quilui tira dessus et pourquoi , elle ignorait où son corps était, pourquoi elle était pendue ici sur le mur d’un appartement de la capitale. Maintenant, la chose la plus importante pour ces yeux jaunes était de regarder les propriétaires de l’appartement, de les voir vivre et se torturer les uns les autres.

Si tu veux, tu peux ouvrir la fenêtre, – dit Maliké. – Ce côté est calme, les voitures ne roulent pas ici. Eh bien, installe-toi. Ce sera ta chambre. Voici les enregistrements modernes. Tu peux les écouter tous. Ne sois pas gênée, fais comme chez toi. J’aime les gens ouverts. Nous allons discuter plus tard. En attendant, je vais revenir voir les invités. D’accord ?

Baguila sourit et acquiesça à l’hôtesse. La chambre était fraîche et sombre. Le bruit de la fête, le fracas des plats s ‘entendaient à peine ici. Elle remarqua immédiatement que, après son départ, tout le monde se sentait plus libre, blessée, elle pensa qu’il n’était absolument pas nécessaire de rester assise si longtemps, noyée dans la fumée de tabac, au milieu des conversations inutiles.

Avec un soupir profond de soulagement, Baguila s’assit sur le canapé, s’appuya contre son dossier. Son regard s’arrêta sur les livres qui remplissaient les étagères. Ils étaient tous neufs, évidemment pas lus. Elle s’approcha des étagères. Elle saisit l’un des livres, lut le titre :  » Esthétique de l’hellénisme « . Elle l’ouvrit. Les pages craquèrent bruyamment, comme si elles exprimaient leur mécontentement d’être dérangées, et s’ouvrirent lentement, collées les unes aux autres. Elle décolla quelques unes avec ses ongles longs et se mit à lire au hasard. Les lettres étaient petites, les mots se lisaient difficilement. Elle parcourut rapidement des yeux une demi-page. Elle ne comprit rien. Beaucoup de chose n’atteignaient tout simplement pas sa conscience. Elle remit le livre à sa place. Elle s’assit sur le canapé. Elle releva machinalement la tête et vit au-dessus d’elle la tête de cerf séchée. Ses yeux étaient si grands, comme s’ils se fussent ouverts d’horreur. Buguila frissonna de tout son corps, son cœur se figea. Elle sursauta, alluma rapidement un grand lustre. Les yeux du cerf la regardaient toujours, mais maintenant ils étaient peu profonds et nuageux.

Calmée, elle se rassit, sans éteindre le lustre. La fatigue de la route, le bruit de la table faisaient douloureusement sonner le sang aux temples. Baguila installa commodément un oreiller de plumes posé sur le canapé, lentement et tranquillement, comme si elle avait peur de réveiller quelqu’un, s’allongea, déplia diligemment sa jupe, qui dénudait à peine ses genoux, et ferma les yeux. La lumière vive du lustre, qui tombait verticalement, directement sur son visage, se fana rapidement, se retira et progressivement s’éteignit complètement.

Elle dormit plus d’une heure. Une lumière forte tombant d’en haut, et reflétée par les rideaux jaunes de la fenêtre, ombrageait doucement le visage basané de Baguila. Des sourcils courbés, semblables à la silhouette des mouettes, se mariaient harmonieusement au demi-cercle de cils fermés, ils donnaient naissance à une ligne excitante, qui prouvait que la nature elle-même était un artiste inégalé. La poitrine, dénotée sous une blouse blanche, se levait facilement et imperceptiblement pour les yeux. En ce moment, le visage de Baguila fut une réponse à la question séculaire de l’humanité : qu’est-ce la beauté et la pureté ?

La même lumière forte la réveilla. Sans ouvrir les cils, elle commença à se souvenir de la route, quand tout à coup son cœur sauta, elle ouvrit grand les yeux. Elle se souvint du jeune homme que son père avait mis à la porte. Encore récemment, elle semblait avoir clairement retenu son image, et maintenant elle l’avait perdue complètement. Peu importe combien temps elle resta les yeux fermés, elle ne put pas le revoir clairement.  » Il est aussi dans cette ville !  » Cette nouvelle pensée, parut soudainement comme un éclair, remplit son âme de joie, d’excitation, et de paix. Baguila fut même surprise que jusqu’à présent, jamais elle se souvint de son étrange compagnon, elle pensa jamais à lui.

Un rire retentit dans le salon, il fut dépassé par la voix forte de son père, puis Maliké laissa tomber de la vaisselle dans la cuisine, qui se brisa.  » Est-elle ivre ? C’est étrange, pourquoi boit-elle autant que les hommes?! « 

Elle se remit avec plaisir à penser à ce compagnon de voyage indésirable et comprit que les personnes assises au salon avaient complètement oublié l’injustice commise à l’égard de l’étranger et elle sentit qu’ils ne se souviendraient jamais de lui. Turgat, ce renard flatteur, prêt à tout pour plaire, malgré la demande de Baguila, n’avait pas trouvé l’étranger, et elle avait gardé ses papiers. Elle soupira.

 » C’est intéressant ! – fit-elle, surprise. – Pourquoi est-ce que je pense à lui? Pourquoi devrais-je penser à lui? Et pourquoi est-ce que j’accuse ceux qui sont assis dans le salon ? Pourquoi? Parce qu’ils l’ont oublié ? Et pourquoi quelqu’un devrait-il se souvenir de lui ? Après tout, ils ne l’ont pas fait descendre du train, mais l’ont simplement placé dans un autre compartiment. Tout cela est loin derrière, personne ne s’en souvient, à part moi … Lui-même, il a dû tout oublier, et moi, je me blâme toujours…  » Cette idée, qui sembla d’abord toute une révélation, atténua d’une certaine manière la maladresse face à son père, et l’emmena à la conclusion qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter pour cet étranger et de penser à lui tout court. Elle décida déjà, que ce type ne méritait pas de longues méditations, mais d’un coup elle sentit au fond de son âme s’élever un sentiment de pitié pour lui. Quelque chose n’allait évidemment pas bien avec elle. Une fois de plus, son âme fut agité. Oh, mon Dieu, qu’est-ce que c’est ? Elle ne connaît même pas son nom, mais, voyez-vous, il ne sort pas de sa tête…

La porte s’ouvrit, et la voix de Maliké appela au dastarkhan. Baguila ne voulait rien, mais pour respecter la décence, elle se leva involontairement de son siège.

Ils semblèrent ne l’avoir jamais vue. A peine Buguila parut à la porte, tous sauf Karatay et Sarguel se turent et la fixèrent. Ils ne pouvaient pas, et ils n’essayaient même pas de cacher leur admiration. Turgat sursauta pour une raison quelconque, couda accidentellement l’assiette, posée au bord du dastarkhan, et laissa tomber la salade par terre. Tout en essayant de relever la fourchette qui tomba après, il inclina la tête et enfouit son front dans la crème épaisse du gâteau fondue à cause de la chaleur. Réalisant, qu’il ne devrait pas se montrer dans cet état, il disparut sous la table, prétendument à la recherche d’une fourchette. Mais il ne pouvait pas rester sous la table jusqu’au matin, il devait en sortir devant monde, et il réapparut avec cette foutue de fourchette. Au même instant un rire amical et impitoyable éclata.

Turgat se précipita dans la salle de bain. L’état de Karatay, qui éprouva une jalousie aiguë, car toute l’attention retournait vers sa fille, fut sauvé par ce rire collectif. Mais il sentit avec son cœur, que la maladresse de Turgat n’avait pas été causée que par un mouvement insouciant … Ce sentiment éphémère évoqua une pensée inquiétante : dans une ville aussi grande qu’Alma-Ata, la belle fille croiserait beaucoup de difficultés qui ne pouvaient pas être résolues uniquement par l’esprit, et son cœur se serra de tristesse et de mélancolie.

Deux jours plus tard, Karagay rentra chez lui. Ils l’accompagnèrent à l’aéroport. Quand il resta moins d’une heure avant le départ, Karatay envoya les gars enregistrer son billet, et Maliké et Baguila lui acheter des journaux et des magazines. Il resta seul avec Sarguel.

– Je veux que toi et Maliké souteniez Baguila. Vous savez ce que c’est la ville, –  Bien sûr, – dit Sarguel, instantanément son visage devint sérieux.

  Baguila est la plus douée de mes enfants. Mais elle, je sais, n’en fait qu’à sa tête. Vos conseils ne lui feront pas de mal. Élevez-la comme votre propre fille.

  De quoi tu parles, Karéké ! Ça va sans dire ! Nous ne sommes pas des étrangers, comment puis-je de ne pas la considérer comme ma fille !

– Merci, Saké, j’ai plus rien à vous dire. Et vos propres affaires, tout va bien?

– Pas mal, tranquille, –  il s’éclaircit la gorge et baissa simultanément les yeux.

– Pourquoi es-tu soudainement confus ? Parle, ne sois pas timide, –  remarqua Karatay d’une voix veloutée,

– Cet hiver … Je dois présenter ma thèse …

– L’as-tu écrite ? –  Oui. Tout est prêt.

  Oh, félicitations !

  Il est trop tôt pour me féliciter. En fait… –  commença Sarguel et, pour capturer toute l’attention de Karatay, il éleva brusquement sa voix. – Certains de mes collègues me font du mal dès qu’ils le peuvent.

  Pourquoi ?

  Puisqu ‘ils ne veulent pas que je devienne un docteur ès sciences. Et tu vois, ils ont appris à piéger si délicatement,  tu ne peux pas deviner par où ils vont vous attaquer. Ils appellent des personnes importantes, ils disent du mal, Dieu sait quoi, répandent des rumeurs que je suis, soit disant, ignorant … Il n’y a pas de limites à leurs crasses. Et certains ont porté plainte contre moi. Peux-tu imaginer?! Contre moi ! Une plainte ! Un scélérat a écrit que j’avais poussé ma femme à la mort ! Un autre m’accuse d’avoir épousé une jeune. Des vauriens. En quoi cela les regarde, ma vie privée ? Et si j’étais marié à une de soixante-dix- sept ans ? Alors, on aurait écrit une plainte parce que j’ai épousé une vieille. Et puis, qu’est– ce que tout cela a à voir avec la science, avec ma thèse de doctorat ?

Sarguel parla avec colère et autorité, comme un accusateur d’État, croyant qu’il ne laissait pas à Karatay  le moindre doute de sa justesse.

  J’ai entendu parler de ce genre d’agitation chez les scientifiques,–  déclara prudemment Karatay avec un sourire.

Arrivés au bout de la place, située en face de l’aéroport, ils firent un demi– tour.

  « Ça arrive » ! –  répéta Sarguel sarcastiquement. –  Nous avons une vraie guerre, mon cher. En apparence, ils sourient, mais en fait ils sont prêts à te déchirer en morceaux.

  Et comment te défends-tu ?

– Et que puis-je faire ? .. Dieu est seul, et je suis seul …

Karatay se tut. Il connaissait bien chaque petit détail de la biographie de son parent. Il aimerait bien croire à son honnêteté ou au moins à son innocence. « Dieu est seul, et je suis seul » … Oui et non. Après tout, et il y a trois ou quatre ans, Sarguel s’était mêlé dans une sale histoire, avait écrit une plainte contre quelqu’un, aucun  fait ne fut confirmé – , et il faillit en perdre son poste. « Te souviens-tu ?.. » –  voulut dire Karatay, mais se contint –  il laissait sa fille à cet homme. Et oui, Sarguel n’était pas la personne la plus honnête au monde, et Karatay avait des choses à lui dire, mais les liens de famille l’obligeaient à aider son germain et à participer activement à sa vie.

– Y a-t-il quelque chose que je peux faire pour toi ? – demanda Karatay, ne voulant pas poursuivre cette conversation désagréable.

  Je ne sais même pas… –  Sarguel le savait parfaitement, mais prenait son temps, effrayé, que la conversation n’ait pas perdu son côté pratique. –  Probablement, vous pouvez faire quelque chose, les organisations du parti ont de grandes opportunités …

Karatay sourit facilement, le regarda droit dans les yeux.

« Oh, que mon cousin est rusé », –  pensa-t-il, baissant les yeux pour ne pas trahir ses idées, –  quelle approche malicieuse ! Comme s’il ne sait rien, mais il sait des choses sur moi, il sait tout. De qui il tient ça ? Tous, nous ne sommes pas les anges, mais celui– ci est bien moulé, c’est effrayant même ». Ils traversèrent de nouveau la place à pas lents.

  Pourquoi as– tu attendu la dernière minute ? Tu vois, que je pars, –  dit Karatay, sentant que Sarguel attendait sa réponse. –  Tu aurais du en parler hier. D’ailleurs, je ne sais pas qui contacter pour résoudre cette question. Ou tu présentes ta thèse ? A l’académie ou à l’ université ?

– A l’université.

– À qui dois-je parler ?

Sarguel et Karatay entamèrent la partie la plus pénible de la conversation.

Sarguel savait très bien à qui Karatay devait parler, d’ailleurs, il était tout à fait sûr que Karatay connaissait ces gens lui– même, et il était donc en colère qu’il le force à prononcer les noms. Et Karatay savait parfaitement à quoi Sarguel pensait en ce moment. Le camarade, avec qui Karatay avait étudié à l’institut, avait euun poste très important au ministère de l’Enseignement supérieur sept ou huit mois auparavant. En principe, cela ne lui coûtait rien de pistonner Sarguel, mais Karatay était déjà dégoûté non seulement par le fait d’aller voir son camarade de promotion, mais aussi par l’idée même d’aller quémander, expliquer tout ce dont Sarguel lui parla avec tant de colère…

– D’accord, Saké, –  dit-il, en soupirant discrètement –  je vais en parler. –  A qui ?

  J’ai un camarade. Tu sais bien … Pour le moment je ne lui ai rien demandé. C’est gênant, bien sûr, mais ça ne fait rien. Le mois prochain, il y aura la réunion républicaine du Parti. Alors je vais le voir.

Sarguel soupira discrètement, comme Karatay, mais soulagé, rejetant de ses épaules une lourde charge. En entendant : « J’ai un camarade », il comprit tout. Sarguel savait de qui parlait Karatay et qui il irait voir. Cet homme suffisait pour que Sarguel devinsse docteur, même si tout le conseil scientifique était contre lui. Sa poitrine fut remplie de gaieté, le monde brillait de toutes les couleurs. Il se sentait maître dans ce monde radieux, marchant fermement, écrasant tous les obstacles sur le chemin.

– Saké…

Sarguel se retourna instantanément, vit le visage de Karatay, marqué par une retenue et calme habituel, écouta.

  Il parait, que la chambre que tu as donnée à Baguila, était celle de tes fils avant. Fais en sorte que lors de ma prochaine visite, je puisse y voir des portraits des enfants et de leur mère. Je pense que je n’ai pas besoin de t’expliquer ce que je veux dire. Tu vas le comprendre toi-même. Je vais le dire à Maliké.

Les mots de Karatay touchèrent Sarguel. Il fut heureux, que bien qu’occupé par la fête, par les discussions à table, par l’attention de tout le monde, son frère eusse pu remarquer le vide de sa maison et se souvenir de ses fils.

Quand ils arrivèrent au bout de la place et firent le demi– tour, le début de l’embarquement fut annoncé …

Baguila devint étudiante de la Faculté d’Histoire. Personne ne sut pourquoi, mais elle ne fut pas heureuse, après avoir vu son nom sur la liste des admis. Au contraire, voyant une jeune fille pleurer amèrement à côté du tableau d’affichage, elle fut envahie de la tristesse.

  Trois ans… Mon Dieu, trois ans ? .. –  marmonna la fille en versant les larmes. –  Comment vais– je retourner à l’aoul ?! Non, je ne reviendrai pas, je vais mourir, mais je ne reviendrai pas !

En fait, elle était venue passer les examens deux années de suite et à chaque fois il lui manqua un point. Cette année, il lui manquait un demi– point. Baguila ne sut pas si elle entrait à l’université par elle– même, ou bien grâce au frère de son père. En fait, elle avait bien passé les examens. « Peut– être, je suis la cause de l’échec de cette fille », –  pensa– t– elle. « Comment elle souffre, la pauvre, et je suis rentrée à l’université sans aucune inquiétude. »

Elle vit aussi une fille aux cheveux noirs, au nez retroussé, se réjouir de son admission, applaudissant bruyamment comme un enfant.

Lors de l’examen d’histoire, cette dernière avait échoué lamentablement. La fois suivante, quand elle vint passer l’épreuve de langue étrangère, Baguila vit son nom parmi les admis et elle ne put pas croire ses yeux. Et aujourd’hui, devenue étudiante, la noiraude ne savait plus quoi faire de sa joie. A cet instant Baguila détesta terriblement celle au nez retroussé. Frissonnant de tout son corps, comme si un morceau de glace tombait dans son cœur, elle avança avec colère. Elle attrapa une pièces de deux kopecks dans son petit sac à main noir, elle entra dans une cabine téléphonique. Sans empressement elle composa six chiffres.

  Allô ! Liké, c’est moi, Buguila.

Maliké aimait quand on l’appelait ainsi. Elle avait trouvé ce surnom récemment, supprimant du réel les deux premières lettres. « Liké ». Bref et affectueux, Baguila l’aimait elle aussi, en plus cette invention la sauvait des traditionnels « taté » et « zhénéché ».

La voix effrayée de Maliké sonna dans le récepteur :

  Que se passe– t– il ? Qu’est– ce qui s’est passé ?

  Je suis admise.

– Ouf ! Eh bien, tu m’as fait peur ! Et j’ai pensé que tu avais des ennuis … Pourquoi es– tu de mauvaise humeur ? Celui qui est devenu étudiant, doit se réjouir.

  Je me réjouis.

  Tu as une drôle de manière de te réjouir ! Oh, ma petite caille. Cours vite à la maison et je vais appeler Sir.

  Qui ?

  Sir. C’est comme ça que j’appelle Sarguel,

  Ah– ah ! D’accord, j’arrive.

En quittant la cabine, elle se dirigea lentement vers l’arrêt de taxi.

Maliké a une étrange habitude de raccourcir les prénoms des gens. Elle n’appelle pas toutes ses copines, par leurs prénoms, mais elles ne s’offusquent pas, au contraire, elles semblent même en être satisfaites. Baguila pensa qu’un jour son tour viendrait. « Sir, –  sourit-elle. –  Dit donc!  » Baguila, s’imagina Sarguel, essaya de s’adresser à lui mentalement, mais découvrit immédiatement une contradiction totale de ce surnom avec l’apparence et l’essence de Sarguel, et elle faillit en rire à haute voix.

Ce jour-là, tous les trois ils allèrent au restaurant à Médéo. Sarguel se sentait le héros principal de la célébration, il était d’une humeur particulièrement exaltée, il ne cachait pas qu’il avait joué un rôle majeur dans l’admission de Baguila à l’université. Exceptionnellement attentionné avec sa femme et Baguila, il parlait doucement aux serveurs, restant correct et cherchant à prouver sa respectabilité.

Ils s’installèrent près de la fenêtre. Maliké ouvrit les rideaux de velours bleu, et les sommets des montagnes, bordés des sapins bleus, parurent si proches qu’on avait l’impression que si l’on tendait ta main, des aiguilles dures et froides vous piqueraient. Loin en bas, dans la vallée , à Alma– Ata, il faisait déjà nuit, mais ici le soleil se reflétait encore dans les glaciers des hautes terres. A l’ouest le ciel était limpide et le coucher du soleil flambait d’une lumière écarlate. Le barrage de boue géante, écartait par ses épaules d’acier deux falaises, né d’une explosion dirigée, il se dressait comme un mur inébranlable, qui protégeait des calamités la ville aux montagnes blanches et les millions de vies. Le barrage fut déjà envahi l’alpage. Au– dessus, dans l’espace ouvert du ciel bleu se tenait les montagnes, figées par la glace éternelle. Au pied du barrage, le champ de glace nu de Médéo, de cette patinoire de haute montagne étincelait dans le cercle des projecteurs.

Le soleil, entre temps, glissa derrière les crêtes, et l’obscurité s’épaissit immédiatement. Le vent, refroidi par la neige, coulait dans le ravin, et avec les vagues froides caressait les visages, épuisés de la chaleur de la ville.

  Nous sommes des gens étranges, nous n’apprécions pas notre nature, –  dit Malika, sans détourner ses yeux de cette beauté puissante, sauvage et fière. –  Récemment notre recteur (Maliké étudiait par correspondence à l’Institut d’économie nationale) est allé en Suisse. Alors, il dit que dans le monde entier il n’y a pas de coin qui peut égaler la beauté de Médéo.

– Il se peut bien, –  accepta gracieusement Sarguel et se raidit soudainement. –  Hmm … – Où as-tu entendu parler de cela?

Maliké se redressa, ses yeux devinrent froids.

  Il y a eu une réunion, Sir, –  dit-elle, en articulant chaque mot et, en même temps, essayant d’éviter que Baguila s’inquiète. –  Avec les étudiants de l’Institut !

Sarguel acquiesça brièvement, mais sa pomme d’Adam se contracta, comme s’il avalait un morceau de glace, un monticule rond bougeait dans sa gorge, ressemblant au mouvement d’un piston.

Après cette conversation, jusqu’à ce que le serveur apportât et posât le champagne, ils gardèrent silence. Baguila se sentait mal à cause de ce silence nerveux et tendu, elle ne savait pas où mettre les mains, touchait la fourchette sans raison, déplaçait le verre de vin sur la nappe, puis redressait ses cheveux, craignant de regarder Sarguel et Maliké.

– Avez- vous du chocolat ? demanda Maliké.

  « Les contes de Pouchkine ».

  Apportez-en une plaque … Et une glace.

– Un instant,–  un petit jeune homme les salua d’une manière trop servile et partit en trottinant.

« Je n’aime pas les serveurs », déclara Maliké, ouvrant le champagne d’un geste habituel.

  Et à l’Ouest on n’aime pas les serveuses…

  C’est faux ! Ce sont des histoires, répliqua Maliké furieusement, repoussant son mari, comme s’il avait dit une bêtise monstrueuse. –  La nature a partagé les tâches entre les femmes et les hommes. Nous avons tout mélangé de sorte que maintenant nous ne pouvons rien comprendre.

Le champagne était surement chaud, et dès que le fil du bouchon fut détaché, il gicla avec force. Maliké ne put pas retenir le bouchon, et le champagne arrosa le visage de Sarguel, qui regardait démonstrativement par la fenêtre, évitant ainsi la discussion avec sa femme. Il avala sa salive frénétiquement et se mit à éternuer, comme un chat sortant de l’eau.

– Sir, je suis désolée, je n’ai pas fait exprès, –  dit Maliké avec une sincère pitié, tout en essayant d’essuyer le visage de son mari. Même après, Sarguel ne quitta pas les sommets de la courtoisie et de l’endurance, oùil s’était retiré au tout début de la soirée. Il saisit la serviette avec laquelle Maliké lui frottait le visage, essuya les yeux et le cou et dit :

  Eh bien, après ça, comment ne pas aimer les serveurs ?

Ces paroles du mari firent un effet tout à fait particulier à Maliké, qui faillit croire que la soirée était irrémédiablement gâchée. Peut– être pour la première fois de sa vie elle le regarda avec chaleur.

Le serveur apporta du chocolat et une glace.

  Eh bien, tu peux entamer ton plat préféré, – dit Maliké en regardant la jeune fille avec un sourire.

Elle goûta à la glace vraiment avec plaisir, mais ensuite elle vit qu’un des quatre jeunes hommes assis à la table à l’entrée, avait les yeux rivés sur elle. Le gars était maigre, effronté, avec de longs cheveux jusqu’aux épaules. Comme Chingachgook. En prenant encore une cuillerée de glace, elle le regarda … Le gars lui sourit.

– Liké, le gars la-bas … il ne me quitte pas des yeux. Cela me gêne … –  murmura Baguila.

  Lequel ?

  A l’entrée, aux cheveux longs.

  Ça ne me surprend pas, alors ! Ah, celui qui posa son menton sur la paume de sa main ?

  Oui.

  Ne le regarde pas, sinon il décidera qu’il te plaît aussi, et ne te lâchera plus. C’est toujours ainsi : il suffit de lever les yeux –  et tu es perdue. Cela doit être un artiste, ou un sculpteur, ou quelqu’un de cette équipe.

  Comment le savez-vous ?

La première chose qu’ils font c’est de se laisser pousser la barbe et les cheveux.

  Pourquoi ?

  Je ne le sais pas. Chacun a ses propres folies.

La musique éclata. L’orchestre entama quelque chose du répertoire du « Boney M.« . Un homme barbu, qui soignait bien sa ressemblance avec Roussos, semblait s’ennuyer sans son tambour dans la journée : la tête penchée de côté, il se mit à le frapper de toutes ses forces avec ses bâtons. Le son des gamelles de cuivre noyait le reste de l’orchestre et, mis à part le tambour, tous les autres instruments étaient à peine audibles.

Maliké fixa le batteur avec déplaisir et aversion. Après le premier mariage raté avec un batteur, elle ne pouvait pas supporter les gens de cette profession.

Les danses commencèrent. Baguila fut surprise parce qu’aucun des jeunes hommes ne savait vraiment danser, tout le monde bougeait en suivant le rythme de la musique. Les musiciens, semblèrent satisfaits de semer une telle excitation diabolique, et ils firent de leur mieux.

Une très jeune fille en petite jupe noire dansait entourée de trois garçons. Ses cheveux clairs, reflétait de l’or à la lumière des lustres, ils tombaient pêle– mêle sur son dos étroit, mettant en évidence la beauté de son visage pâle. Elle ne sautait pas comme les autres, mais dansait en connaisseuse. Un haut noir léger avec un jabot en dentelle soulignait sa beauté. Ses lèvres écarlates et charnues étaient entrouvertes, un sourire laissait entrevoir des dents blanches. Elle semblait ne pas danser, mais montrer à tout le monde sa beauté, sa minceur et sa jeunesse. La jeune fille se retourna rapidement au rythme de la musique, et le tourbillon d’air, balayant sa jupe courte, révéla un instant une culotte rose. Le restaurant entier la fixait. Surtout les hommes : ils ne se soucièrent plus de leur fête et, surtout, de leurs femmes. Maliké remarqua que les visages de tous les hommes du restaurant devinrent les mêmes et regarda Sarguel. Le piston, coincé dans sa gorge, bougeait de haut en bas plus vite que d’habitude.

Maliké gloussa. « Le vilain. –  pensa-t-elle sarcastiquement, ayant surpris son mari. – Dis– donc, c’est ça que tu veux ? Il a une femme qui est sa cadette de seize ans, et en plus elle n’est pas la plus moche. Et malgré cela, il fait bouger sa pomme d’Adam. Sans foi ni loi ! »

Sir, ta salade est refroidie, –  dit- elle, accentuant le dernier mot, à peine la musique cessa.

Sarguel, comme un enfant attiré par un jouet, se tourna brusquement vers la table et attrapa sa fourchette et se jeta sur la salade.

  Quelle débauche, –  dit-il en mettant un morceau de tomate dans sa bouche. –  Et les parents tolèrent ?! Je ne crois pas que des filles comme celle– ci deviennent des mères normales.

  C’est vraiment ça qui te préoccupe ?

  Mais sinon quoi d’autre ? –  demanda-t-il fièrement, essayant de ne pas montrer que les jambes de la jeune fille étaient toujours devant ses yeux. Maliké le ressentit, mais laissa tranquille son mari.A ce moment-là, un serveur, qui s’occupait de la table du garçon aux cheveux longs, arriva. Il apportait deux plaques de chocolat et une bouteille de vin sur le plateau.

  De la part de nos invités,–  sourit-il. Ces sont les gars de la dernière table qui vous les ont envoyées. Les voyez– vous ? Et voici une note pour Vous ! Il déposa une feuille de papier pliée devant Baguila et partit.

Les yeux de Sarguel coururent du serveur à Maliké, de Maliké à Baguila. Il ne savait pas, comment se comporter à ce moment insultant. La conscience et la colère faisaient rage en lui. Les veines sur les tempes gonflèrent. Mais il se reprit en main, appela le serveur, mit lui– même les cadeaux sur le plateau et lui dit où les emmener, en pointant du doigt les jeunes gens. Il mit du temps à s’en remettre, ravalant sans cesser sa colère, et il se tordait les doigts, craquant terriblement des articulations. Maliké soutint effectivement le geste de Sarguel, mais elle regretta le bout de papier, elle voulut savoir son contenu.

  Et pourtant, –  commença-t-elle doucement, persuadée de ne pas blesser son mari, –  on aurait pu lire la note. Ça ferait rien…

  Je connais ce « lire » ! Tout d’abord on lit, puis on fait connaissance, et puis …

« Oh, c’est tout, je me tais. En fait, tu bouillonnes toujours. Tu ne sais rien sur les femmes. Elles sont cent fois plus réservées que les hommes.

  Je vous connais bien,vous, les réservées …

  C’est faux ! Aucun sage n’a pu dire, qu’il comprenait la femme. Personne ne pouvait la comprendre. Et personne ne la comprendra !

  On va voir ! articula Sarguel, car sa bile déborda.

Maliké décida de ne pas céder ses positions.

  Tu parles, apparemment, des femmes que tu connais ? Sarguel atteignit le sommet de sa rage. Il ne put plus parler, seulement s’étouffa d’excès de mots, rejeta fièrement sa tête en arrière, pinça ses lèvres et bouda dans un silence de mort. Le serveur servit le plat chaud.

  Tiens, garçon, du champagne ! –  dit impérieusement Maliké, pour embêter son mari.

  Un instant !

  Qui va le boire ? –  Sarguel fusilla sa femme du regard.

  Moi.

Ce fut la fin. Les forces de Sargel s’épuisèrent. Comme pour demander de l’aide au Dieu, il regarda les éperons lointains d’Alatau. Ayant réfléchi, il se rendit compte que s’ils se querellaient, la soirée serait gâchée et la rumeur pourrait atteindre les oreilles de Karatay… Sarguel soupira doucement et reprit sa fourchette.

« Pourquoi ils le font, » –  pensa Baguila. –  Comment peut-on vivre ainsi ? Ils n’ont déjà rien, et ils ont encore des années devant eux. Si l’on s’accroche à chaque mot … Pourquoi Maliké a-t-elle parlé des femmes, qui sont-elles, ces femmes ? Quel lien avec Sarguel, surtout, pourquoi s’est-t-il emporté ? Pourquoi a-t-il failli exploser de colère. « 

Baguila se souvint de sa mère, une femme calme, invariablement affectueuse. Elle soignait toujours l’humeur de ses enfants et de son mari, construisait sa vie personnelle en parfait accord avec les besoins de sa maison, pensant d’abord à la santé des proches, pour protéger sa maison de tout malheur. Elle fit, également, ses études à l’institut, connaissait autant que les autres sur les joies et les peines de cette vie. Mais elle pouvait toujours se contrôler, elle pouvait attendre. Baguila se souvint que quand elle était au CE1 ou au CE2, son père travaillait au sovkhoz comme agronome en chef; une grave sécheresse dura deux années de suite, et le père en perdit son poste, car la ferme ne put pas remplir le plan. Il ne put pas expliquer à ses supérieurs et aux autorités que cette situation ne résultait pas de sa faute, que tout le district et même toute la région, n’en furent pas épargnés, et qu’il ne ménageait pas ses efforts pour l’améliorer. Même les personnes importantes, les habitués de leur maison, qui connaissaient bien le père, ne prirent pas la peine de le défendre, bien qu’ils disaient que le problème ne venait pas de Karatay, et même si l’on avait renvoyé de son poste, cela ne ferait pas pleuvoir. Ce fut une épreuve difficile pour Karatay –  à cette époque, il venait juste de lever la tête. Oui, les gens sont différents, et l’amitié commencé en un temps favorable, parfois cède à l’épreuve. Non seulement les amis d’hier ne le soutinrent pas, ils se comportèrent comme s’ils n’avaient jamais connu Karagay, et cela le brisa complètement. Il souffrit beaucoup, il voulut quitter son pays et s’installer quelque part sur les rives du Syr Darya. Seule sa femme Gaynikamal le retint, lui rappelant le devoir de l’homme de résister à l’infortune. « Il y a toujours du travail pour les mains. Au lieu d’être l’agronome en chef, tu peux devenir un simple agronome, ou bien un berger ordinaire. Tu ne vas pas en mourir,  » –  rassura-t-elle, refroidissant sa rage. Aussi elle lui conseilla, au lieu de s’affoler et se griller les nuerones, d’aller plutôt voir le premier chef de la région. Karatay, après avoir pesé tous les avantages et les inconvénients, décida de suivre le conseil de Gaynikamal. « En effet, si les autres ne m’ont pas compris, peut– être il va comprendre ? Qu’est-ce que j’attends vautré dans mon canapé?! Je ne vais rien gagner ainsi ».

Il fit ce que l’épouse lui dit. Le premier secrétaire du comité du parti régional le comprit. Il écouta, garda silence et dit : « Nous allons voir. Nous vous tiendrons informé.  » Une semaine plus tard, Karatay fut réintégré. Et là, la sécheresse recula, l’ambiance s’améliora, et la ferme dépassa le plan d’une fois et demie. Ceci inspira Karatay. Plus que jamais, il crut en sa force et ses capacités. Et l’année d’après sa ferme eut de la chance. À la réunion régionale des activistes du parti, le même secrétaire félicita Karatay pour ses compétences et son efficacité. L’année suivante, au printemps, il devint directeur du sovkhoz. Trois ans plus tard, il devint le deuxième secrétaire du comité du parti du district, puis le premier.

Pendant toutes ces chutes et ces ascensions, Gaynikamal resta d’une humeur égale, ne s’attrista pas et ne devint pas fière, les paroles dures de son mari, dites aux moments difficiles, ne l’offensèrent pas. « Eh bien, comment peux-tu dire ça ! », –  s’exclama-t-elle seulement, l’écoutant patiemment jusqu’à la fin. La maîtrise de soi et le bon sens de Gaynikamal calmèrent en douceur Karatay, le contraignirent à réfléchir sérieusement, l’aidèrent à se contrôler. Et il ne pouvait pas ne pas remarquer que derrière le calme invariable de sa femme se cachaient non seulement sa préoccupation pour le foyer familial ou de l’obéissance silencieuse à son mari, mais aussi de la chaleur, de l’inquiétude pour un être cher. Karatay pensait aussi qu’il la comprenait toujours bien, et il essayait de ne jamais élever la voix sur sa femme, de ne pas dire des mots blessants et stupides, qui pourraient offenser l’âme humaine. « C’est peut-être de l’amour », –  se dit Baguila en devenant adulte.

Sarguel et Maliké touchèrent à peine le plat et repoussèrent leurs assiettes au milieu de la table. En fait, Baguila ne remarqua pas que le champagne avit été débouché et qu’ils avaient bu un verre chacun. Se sont-ils servi eux-mêmes et ont-ils bu chacun de leur coté ?! Une fois de plus Baguila se sentit de trop. De temps en temps, ils s’adressaient à elle, mais uniquement pour la convenance, sans aucune attention ou joie pour son événement. Elle commença même à croire que c’était elle la cause de la querelle entre les époux. En outre, les cadeaux et la note d’inconnus la firent rougir devant des proches. Peut-être, Sarguel comprend tout cela à sa manière, le prend mal, peut-être, il les regarde , elle et sa femme, d’une autre manière maintenant.

Baguia se sentit soudainement complètement seule.Ces montagnes, et le grommellement de la rivière, et la patinoire étincelante aux rayons des projecteurs, et le bruit de la ville avec l’agitation de ses résidents, et la vie étudiante, qui l’attendait, et ce restaurant et cette musique nonchalante, et même Sarguel et Maliké, qui boudaient, tout ça se retira, faisant place au froid inconnu et plat. Il n’y eut personne ici à qui elle pût s’ouvrir, sur qui elle pût s’appuyer, compter, sans pécher devant sa conscience. Là– bas, à la maison, elle n’avait jamais ressenti jamais cette solitude, bien que la vie qu’elle menait, n’était pas toujours bien ordonnée et lisse. Même quand un soir au dîner, le frère cadet avait lu la «lettre d’amour» (c’était son titre), écrite par un camarade de classe, elle ne sentit pas ni  désespoir, ni douleur. Elle essaya seulement de prouver qu’elle ne connaissait pas l’auteur. Comme elle l’espérait, son père ne la gronda pas, au contraire, il remit à sa place son fils, qui était en sixième, l’envoya au coin, où le petit pleura longtemps.

Le lendemain, Baguila remua toute sa classe. Enfin « l’amoureux » fut trouvé. C’était un gros paresseux, qui mangeait du maïs pendant les cours et en balançait des grains durs aux filles. Dans sa lettre, il affirmait vouloir enlever Baguila. « Si j’ai la chance de me mettre en selle, alors ton père ne m’attrapera pas même en voiture »,–  écrit– il. Les parents du garçon furent convoqués. C’étaient des éleveurs de bovins, ils vinrent quand la réunion était déjà commencée. Le père du garçon écouta silencieusement toutes les accusations et, lorsqu’ilentendit que son fils avait écrit une telle lettre à la fille du chef de parti de district, regarda son enfant avec des yeux enragés.

  Oh, quel bâtard, qui a mangé le cerveau d’un âne ! cria– t– il en sortant le kamcha du revers de ses bottes. –  Je vais gratter la peau de ton dos ! Ouuh, quel fou, tu vas voir ce que tu vas voir ! ..

Les gens rirent amicalement. La réunion perdit tout son sens. Néanmoins, un protocole fut établi, dont une copie fut remise aux parents du garçon avec toute la sévérité requise.

Maintenant Baguila, avec une certaine de pitié envers elle– même, réalisa que deux ans auparavant, elle n’était qu’une fille inconsciente. Depuis, elle avait beaucoup grandi, et maintenant, dix années de vie scolaire, passées si vite et irrévocablement, ne devinrent qu’un souvenir pour elle. Et lorsqu’elle pensa à cette douce vie bien écoulée, un sentiment de solitude pénétra encore plus profondément dans son cœur, provoquant de l’angoisse.

L’image de la fille qui pleurait devant les listes revint.  » Comment puis-je revenir à l’aoul! Je n’y irai pas! Jamais! « –  ses sanglots retentirent très nettement. Et la noiraude au nez retroussé partie précipitamment en sautillant de joie et en agitant son sac à main. Et puis l’image déjà floue de l’inconnu du train fit surface. Elle ne se souvenait que des yeux froids, du regard mordant, mais elle sentit encore son cœur se battre fort. Le sentiment de solitude commençait à s’évaporer progressivement, comme une brume sous les coups du vent du matin. « Est-ce possible –  se demanda-t-elle, –  que je ne puisse vraiment pas l’oublier ? Mais pourquoi? » Pour la énième fois, succombant à ces pensées, elle ne remarqua pas comment, pour une raison quelconque, elle regardait autour d’elle, comme si elle cherchait quelqu’un …

Tous ce mois et demi, sans savoir pour quoi, tout à coup, elle se mettait penser à lui et à chaque fois elle sombrait dans une terrifiante anxiété, sentant partout dans son corps une tension inconnue et des frissons chauds. Elle ne voulait pas l’admettre et elle en était seulement surpris; mais ce fut déjà impossible de nier qu’elle ne pouvait pas rester indifférente à son image. « Tout ça n’a pas de sens, c’est de l’imagination. » se dit-t-elle immédiatement. Eh bien, en fait, aujourd’hui elle ne pensa à lui et rien ne lui fut arrivé. Non, elle ne pensa pas, mais … Dieu, quel tourment : il apparaissait immédiatement dans l’esprit, dans une lumière nouvelle et excitante. Sarguel et Maliké furent occupés par leur querelle et ne prêtèrent pas attention à Baguila. Soit, c’est bien, qu’ils ignorent à quoi elle pense …

Ils restèrent encore une demi-heure, puis Sarguel paya le serveur. Les mêmes gars furent toujours assis à la sortie, et l’un d’eux fixa Baguila. Sarguel marcha fermement et tranquillement pour prouver par toute son apparence qu’il fut prêt à repousser toute tentative d’attaque envers ses dames. Quand ils furent au niveau de la table infortunée, l’homme aux cheveux longs se leva et bloqua leur chemin.

– Excusez-moi… –  se tourna-il d’abord vers Maliké, puis il regarda Baguila.

  Allez, jeune homme, laissez-nous passer ! dit Maliké brusquement, pour montrer à quel point elle fut en colère d’un tel manque d’éducation.

« Pardonnez– moi, c’est stupide cette histoire du vin …

« Citoyen, si vous ne voulez pas que j’appelle la milice, cédez immédiatement le passage, –  dit Sarguel, en s’avançant vers le gars. –  Quelle honte!

« Je … ce n’est pas honteux, je vous demande pardon. »

  Je ne peux pas pardonner tout ce qui me demande pardon. dit Sargel, ne détournant pas le regard du cadre supérieur de la porte d’entrée. –  Bon d’accord, que Dieu soit avec vous … Maintenant, poussez-vous !

– Je ne voulais pas vous offenser,–  dit le gars aux cheveux longs, il se pressa de dire le nécessaire avant qu’ils soient partis. Comme s’il compta sur une douceur féminine, il regarda Maliké d’un air suppliant. – J’ai honte de rester comme ça … mais sinon comment puis-je vous retenir au moins une minute. » N’ayez pas peur de moi … Je ne sais pas, qui est cet homme pour vous : un frère ou un père, mais je ne suis pas un criminel, pour qu’il parle de la police. Je suis peintre. Dans cette note, je vous ai remercié d’apparaître ici, pour nous montrer qu’une beauté pareille existe au monde. Il regarda Baguila.–  Je n’ai plus rien à dire. –  Il leur céda le passage.

Maliké fut prise au dépourvu. Elle ne trouva pas de mots, et, fit un visage gentil, pour lui montrer qu’il fut pardonné. Maliké passa à côté. Elle eut chaud et doux au cœur, et eut honte d’avoir été si brusque tout alors avec ce jeune homme, et pourtant elle remarqua que les mots du gars touchèrent Sarguel :  » Je ne sais pas qui est cette personne, votre frère ou père « .

« Mon Dieu, il est impossible de se reposer dignement dans cette Alma-Ata », marmonna Sarguel. Tout le monde est– il devenu fou? Ne fait que boire ou danser? Un homme décent peut aller nulle part! Où que vous alliez, ils vous collent comme du mazout. « Peintre »! Eh bien, qu’il s’occupe de ses gribouillages! Qu’il peigne des montagnes, des rochers, des buissons, en quoi ça me regarde !

Il marcha en se parlant, jusqu’à l’arrêt du taxi. Et il continuait à grogner dans la voiture, en relançant. Quand ils arrivèrent à la maison, Sarguel fut déjà bien tendu. Dès qu’ils entèrent dans l’appartement, il eut de la tension et il alla se coucher. Qu’il soit malade, soit. Maliké fut heureuse que son mari ait finalement fermé sa bouche.

Karatay, envoya un télégramme de félicitations. La sœur de Maliké le donna, quand après avoir couché Sarguel, elles s’assirent dans la cuisine pour boire du thé. Chaque fois que Baguila voyait cette femme, une pitié douloureusement aiguë s’élevait en elle. Dans l’enfance, jouant dans la rue, elle passa sous la voiture et se retrouva sans un bras et une jambe. Suite à ce choque terrible, son cou fut tordue, la jambe gauche au– dessous du genou fut remplacée par une prothèse, qu’elle cachait sous un bas noir, et le bras droit, plié au coude, se figeait sur son ventre creux. Elle ne porta jamais ni robe, ni jupe. Pour cacher son malheur, elle porta des pantalons. Pour ne plus être remarqué, elle fut la première à se coucher et la dernière à se lever. Maliké dit, la fille n’était pas de la famille proche, il s’agissait d’une relation assez lointain, et c’était juste à la demande de son père, résidant dans un aoul, que Maliké supplia Sarguel de prendre la jeune fille chez eux.

  Mané, personne nous a appelé pendant notre absence ? –  demanda Maliké, en mettant la confiture dans une cuve. La fille s’appelait Mansia. Malika lui raccourcit le prénom, à elle aussi.

  On a appelé …

– Qui?

– Je ne le sais pas. Un homme vous a demandé.

  Il avait quelle voix?

  Ordinaire … – Elle haussa les épaules.

– Eh bien, haut ou bas?

  Bas et épais. Comme celle d’acteurs !

– Dis donc ! Maliké éclata de rire. – As-tu fait tout ce que je t’avais demandé? As-tu préparé tes cours?

  Tout. Je les ai préparés.

  Alors, demande l’appartement de Karatay. Je vais discuter avec lui avant de me coucher, il nous est redevable pour de bonnes nouvelles.

Mancia hocha silencieusement la tête et sortit dans le couloir, au téléphone, la prothèse tapa comme un marteau en bois.

– Quand finit-elle ? –  juste demanda Baguila. –  Elle est seulement à la deuxième année. Nous sommes au même institut. Dieu, qu’elle finisse plus vite! Je ne peux pas le regarder et j’essaye de l’envoyer pour les commissions. Probablement, elle s’en offusque, mais mon cœur se déchire … Maliké soupira doucement. Soudainement elle jeta un coup d’œil à Baguila et dit : – Tu es très belle ! Pour toute femme, c’est une vraie torture rester à côté de toi. Les femmes ne t’aiment pas. A part moi ! elle pouffa avec un petit rire. « Si j’étais un homme, je t’épouserais. » Seulement c’est un malheur d’être le mari d’une belle femme. Toute ta vie, tu seras fou de jalousie.

  Sarguel-aga, est-il très jaloux ?

– Il est prêt en mourir. Il est même jaloux de la télé. Le problème,ce n’est pas une pure jalousie de Majnun, mais une petite, une mauvaise. Parfois, cela me rend malade, je suis prête à me pendre.

Baguila faillit lui demander : « Tu l’aimes? » Mais elle ne dit rien, pensant qu’il était trop tôt d’en parler, qu’elles avaient beaucoup de nuits devant elles et de jours où elles resteraient seules. Baguila garda silence encore pour une raison, elle savait déjà : Maliké n’aime pas vraiment Sarguel, leur relation se définie uniquement par les liens de mariage, leurs caractères et l’âge sont assez différents, et ils n’ont rien en commun, encore mois d’amour l’un pour l’autre.

Elle dit seulement : « Je me sens coupable qu’il soit malade ». – Ne t’inquiète pas, il aurait trouvé une raison de tomber malade de toute façon. Chaque fois nous rentrons à la maison fâchés l’un contre l’autre. Il suffit que quelqu’un fasse attention à moi, que sa tension monte immédiatement. Reste loin des prétendants jaloux. Oh, oui, ce mec, je parle de l’artiste, je l’aime bien. Il n’était pas du tout comme je me le suis imaginé au début, j’aime les gens qui disent ouvertement ce qu’ils pensent, parmi ces gens-là il y a beaucoup de gens honnêtes, ils ne vivent pas de ruse et de fourberie.

– Veux-tu écouter de la musique ?

– Je veux bien.

– Allons.

Elles sortirent de la cuisine.

– Mané, –  appela Maliké à voix haute. – Mané, comment vas-tu?

– J’ai commandé l’appel. On a dit d’attendre.

– Si nous n’entendons pas, tu appelleras, d’accord?

– Bien sûr, la voix de Mansya sembla triste.

Maliké, parait-il, se connaissait en musique pop. Les étagères étaient remplies de cassettes et de disques de chanteurs populaires, des groupes. Elle appuya sur la touche stéréo « Intimate » du « Melodiya– 103 » et plaça le disque d’Iovanna. Puis elles écoutèrent Edita Pyekha.

  Je les aime toutes les deux, » dit-elle, vautrée dans le fauteuil. –  Elles touchent l’âme. Elles chantent avec de l’émotion. En général, je me fous de la voix, si seulement c’est sincère …

Elles se turent pour longtemps en écoutant de la musique. Une mélodie douce et lente aidait à rêver, emportait dans les contrées lointaines. La maison calme était pleine de prospérité, la soirée fraîche somnolait derrière les fenêtres, c’était tellement agréable de rester assise dans une totale insouciance, calmement, inconsciemment Baguila fut surprise par le personnage de Maliké. La maîtresse de la maison n’alla pas voir son mari pour savoir comment il allait, ne regarda pas, si ses enfants se furent endormis, elle ne demanda pas s’ils eurent mangé. « Peut-être elle fait confiance à Mansya ? »–  pensa Baguila.

Eh ! soupira Maliké. –  Un homme est une créature intéressante! Il nait, grandit et meurt! Voici toute sa vie. On se dépêche, cherche quelque chose, attend, prie le destin. Mais si ce n’est pas donné –  tu peux attendre, autant que tu veux, tu peux saigner de quatre veines –  tu n’auras rien. Et puis tu pleures et tu obéis, t’y habitues, baisses ta tête. Les années passent, tu patauges et tu ne vois pas : ta vie est en train de disparaître. Tu deviens vieux. Et puis c’est la fin. Tu sais, j’ai tellement pitié des personnes âgées, je ne veux pas vieillir moi-même. J’ai plus peur de la vieillesse que de la mort. Dans l’ancien appartement, il y a eu une vieille, probablement dans sa jeunesse, elle comptait sur son mari ou ses enfants, tu sais, elle n’a pas travaillé de toute sa vie, et maintenant, la malheureuse, elle n’a que vingt-neuf roubles par mois. Penses– y, vingt-neuf roubles! A quoi ça sert? Si on dépense un rouble par jour, tu n’as pas assez pour un mois. Je lui demande : « Où sont tes enfants ? » –  et elle agite seulement sa main. Partis tous ailleurs. Et ils ont oublié la vieille. Quand nous avons déménagé, elle a pleuré … Elle nous rendait souvent visite, elle parlait tout le temps, elle se souvenait de sa vie passée, de sa jeunesse. Je la voit maintenant quand j’ai un moment libre. Mais elle a beaucoup de scrupules, elle ne prend pas de cadeaux, elle s’offense. Il est possible seulement, le jour férié ou le jour de l’anniversaire d’un ses enfants l’apporter de la viande, du sucre. Et puis tu sais … Récemment, elle s’est mis à boire. Probablement de la solitude. Elle souffre, sûrement … Oh, que je ne veux pas vieillir ! Des cheveux deviendront gris et le dos courbé, personne aura besoin de toi. Et je pense, que je deviens vieille … tu sais pourquoi? Parce que j’ai commencé à sentir que personne a besoin de moi.

Seulement leurs enfants, parce qu’ils sont mes enfants, et je suis leur mère. Les petits enfants … Qui encore? Le mari? Il a besoin d’une femme. Si je meurs, rien ne changera dans le monde, les enfants pleureront et cesseront, et un fois grandis, ils m’oublieront. En échange, une autre femme arrivera dans cette maison, la même, que moi. Par rapportà nous, les hommes ont beaucoup plus de chance. Et alors, n’est-ce pas vraie? Imagine-toi à leur place. Et, parlons, de moi … Sir mourra, je resterai seule, avec qui je me mettrai, moi, qui a deux enfants, qui voudra de moi? Alors, il faut vivre sans réfléchir, sans entrer dans tous ces détails, au moins de temps en temps, ce sera facile pour l’âme.

Baguila eut peur. Elle ne savait pas qu’au moment donné les gens devaient penser à ce genre de choses, tôt ou tard, en outre, elle vécut dans cette maison mois et demi, mais Maliké ouvrit son âme pour la première fois, et il n’y avait rien de gai là-dedans. Le magnétoscope cliqua et s’arrêta. Baguila voulut retourner le disque, mais Malika secoua la tête, en l’arrêtant.

– Nous ferions mieux d’aller au lit. Maintenant, probablement, on va parler avec Karatay.

– Liké, –  d’un air coquin, Baguila tourna le disque sur son doigt.

  Oui?

Les yeux de Maliké devinrent grands comme ceux d’un chameau.

Les jacassements pop ne correspondent pas à votre âme. Les ballades de Chopin seront plus appropriées.

Maliké accepta ces mots d’une manière étonnamment sérieuse.

– Je savais que tu étais intelligente, – dit-elle avec une intonation incompréhensible. –  Peut– être, Chopin … Je ne sais pas ce que je dois écouter ou pas, ce que je dois lire ou pas. J’ai eu de la chance, mais pas au point de choisir entre Pyekha et Chopin.

Le téléphone sonna d’une façon perçante …

– Oh, c’est ton père ! s’exclama Malika et se précipita dans le couloir.

Un mois passa après l’arrivée de Karatay à Alma-Ata pour la réunion du Parti, et enfin, Sarguel fut invité par le recteur.

Bonjour, Sarguel Sayynovich ! – le recteur se leva, s’avança, tendit la main pour le saluer. – Asseyez– vous !

Sarguel, ne connaissant pas la cause exacte de cette invitation inattendue, répondit aux questions brièvement et avec prudence. Le recteur l’invitait rarement.

Comment va le travail ?

Pas mal, – Sarguel esquissa une sorte de sourire. Nous travaillons.

Quelles relations avez-vous avec votre département ?

Sarguel fut surpris, ne s’attendant pas à ce qu’une telle question puisse être posée directement, et surtout par le recteur. Sarguel attendait ce moment depuis longtemps, espérant qu’une fois il aurait l’occasion d’expliquer au recteur quel genre de personnes étaient ses collègues du département, qui « creusaient sa tombe ». Mais en quelques secondes, il lui fut difficile de rassembler les pensées, et il se demanda même, si c’était nécessaire de s’ouvrir au recteur, peut-être qu’il l’avait demandé par hasard ?..

Cela dépend … Le travail se fait, – répondit Sarguel d’une manière, qu’il l’espéra  équivoque. – Merci de vous intéresser à ma vie. Je vous vois souvent entre deux portes, mais je n’ai jamais pu vous parler…

Oui, malheureusement, c’est ça … Nous n’avons jamais de temps, nous sommes ses esclaves, rit le recteur. – Si je ne me trompe pas, nous travaillons ensemble depuis près de dix ans et, honnêtement, nous nous connaissons très peu. Bonjour – au revoir et c’est tout. Nous vivons chacun de notre côté. Alors, j’ai décidé aujourd’hui de trouver du temps pour vous parler. Dans deux jours je vais à Berlin, au symposium international de biologistes …

Oui, j’en ai entendu parler! Je vous souhaite un bon voyage !

Et votre thèse?

Terminée. Maintenant, je prépare un résumé.

C’est bien. Bien que je ne sois pas historien, je pense que je pourrais apprécier votre travail ! – Il rit à nouveau.

Sarguel connaissait bien cette habitude du recteur de se lever et de se lisser les cheveux quand, à son avis, il plaisantait ou entendait un mot juste. Et cette fois le recteur suivit son habitude, ayant décidé qu’il avait réussi à plaisanter.

Merci, – dit Sarguel, essayant de ne pas montrer qu’il comprenait l’allusion, mais sa voix tremblait de joie, et la rougeur qui brillait sur son visage le trahirent entièrement. – Bien que je sois historien, je lis toujours vos œuvres, en essayant de les comprendre. Souvent j’ai même envie de vous exprimer mon admiration, mais j’ai peur d’être mal compris … Il jeta un coup d’œil sur le visage du recteur. Non, il ne se trompa pas. Le chef resta extérieurement imperturbable, mais seulement extérieurement, Sarguel remarqua facilement que le recteur avait apprécié ses paroles. – Personnellement, je me demande comment vous trouvez tant de temps pour la science et d’une manière si efficace ! Ne prenez pas mes mots comme des flatteries … Quant à la situation au département… avec votre permission, je vais vous exposer ma vision sur les relations entre les collègues et leurs idées sur l’administration après votre retour de Berlin. Maintenant, vous n’avez pas besoin de perdre votre temps, puisque vous êtes déjà sur la route, pourquoi vous inquiéter pour de bagatelles ?

C’est vrai, – le recteur fut content. – Nous en reparlerons à mon retour du symposium. Plus franchement et sérieusement, d’accord ?

Oui, bien sûr!

Au revoir, alors.

Prenez soin de vous, Sarguel, il se leva respectueusement, pour lui serrer la main.

Si cela ne vous dérange pas, je vous accompagnerai à l’aéroport.

Oh, ne m’en parlez pas. Peu importe combien je vole, j’ai peur. – Heureusement, il y a beaucoup d’amis pour m’accompagner, alors j’oublie ma peur. En effet, des amis fidèles sauveront de tous les maux.

C’est parfait! Je serai à l’aéroport !

Sarguel sortit du bureau du recteur de bonne humeur. Il passa devant son département et se dirigea vers la rue. Marchant le long de la placette ornée de fontaines, il réfléchit aux détails de la réunion pendant environ une heure. – Est-il vraiment à mes côtés ? – il se demanda, se rappelant encore une fois dans les moindres détails le comportement du recteur, son regard, ses mouvements, ses mots. – Pourquoi pas ? Mais pourquoi donc ne m’a-t-il pas encore rapproché de lui avant? Pourquoi ne m’a-t-il jamais posé de question sur mon travail ? Bien plus, après cette plainte, il semblait ne pas trop m’apprécier…

Sarguel pensa à Karatay. « C’est certain qu’il a parlé à son ami. Bien joué, Karatay ! Un vrai parent! Eh bien, essayez maintenant de rivaliser avec Sarguel, marmonna-t-il, content de lui-même. – Qui, de ce maudit département, osera me reprocher quoi que ce soit ? Je me suis pas mal débrouillé pendant cette discussion, on dirait, continua-t-il à se réjouir. – Comme un con il a fondu sous mes éloges! Il a cru, que je lisait son galimatia. Il ne me reste que ça à faire! Merde, qu’est-ce que je ferais, s’il demandait au moins un titre de ses œuvres ? Oh, mon Dieu, qui demande ce genre de chose de aujourd’hui ? Une personne sensible aux flatteries, n’a pas besoin d’éloges concrets. » Sarguel ricana. Il se souvint de l’expression d’un dramaturge : « Les oreilles, avides de flatterie, mais le talent manque… » Ayant osé une évaluation du recteur si courageuse et si mordante, il sentit le plaisir de penser du mal des chefs, mais il se reprit à temps, regarda avec prudence autour de lui, apeuré, que quelqu’un ait pu lire dans ses pensées. Soudain, Sarguel se rappela que le recteur lui avait demandé son avis sur les enseignants. « Pourquoi en a-t-il besoin? Pour quelle raison ? Peut-être … « 

Son cœur battit à nouveau, mais il osait à peine le penser : «Peut-être il veut me mettre en tête du département ? »

Alors, en éprouvant à la fois le plaisir et la peur, il resta longtemps près de la fontaine. « Dès l’arrivée de Karatay, il faut l’inviter, avec l’autre personne du ministère et le recteur. » C’était une excellente idée. Sarguel respira légèrement et revint à l’université. Il regarda alors d’un autre œil ces salles mal éclairées, ces murs bleus nus, cette agitation des étudiants et des professeurs. Il y avait toujours beaucoup de monde autour de lui, mais maintenant il y eut une différence significative : tous ces gens devinrent plus bas et plus faibles que lui. C’est pourquoi il franchit le seuil du département – pour la première fois depuis de nombreuses années – avec audace et fierté.

Liké!

Sarguel était d’une excellente humeur. Assis dans un fauteuil bien confortable, il regardait avec plaisir la télé couleur. – Liké, viens ici, la « Dans le monde animal » va commencer.

Je sais, je sais, j’arrive! – Maliké donna le bain aux enfants, changea leur linge et vint voir son mari. – Il est tôt, non ? C’est encore dans quinze minutes ! – dit– elle en regardant l’horloge murale.

Non, elle est en retard.

Ou peut-être, ta montre est en avance, Sir, – dit Malika en plaisantant, ne voulant pas gâcher l’humeur de Sarguel.

Elle vêtit chaudement les enfants après le bain, les tassa dans les fauteuils devant la télé, et continua de sécher avec une serviette la frange du plus petit. Sarguel était assis derrière eux, et quand Maliké se pencha, le bouton du haut de sa robe de chambre s’ouvrit, et il vit la poitrine dénudée. Une vague chaude parcourut son corps. En fait, il n’aimait pas de telles libertés vestimentaires chez les femmes, il ne se lassait pas de critiquer celles aux robes trop courtes. Dans son lit, il ne voyait pas le corps de sa femme, il considérait trop sale de regarder sa femme nue. Maintenant, que son regard avait trébuché accidentellement sur la poitrine blanche de sa femme, il voulut, on ne sait pourquoi, à nouveau la voir … Et – c’était encore plus incroyable – à l’intérieur de lui, une vague chaude se leva, lentement et prudemment, mais se leva quand même. Contre la coutume, il ne fit pas de remarques à sa femme. « Qu’est-ce qui m’arrive ? – pensa-il. – Les dernières rafales ? Non, il ce n’est pas possible. Un homme de cinquante ans est encore fort. C’est peut-être parce que je n’avais l’habitude de regarder Maliké ou c’est vrai, ce qu’on dit : un homme de cinquante acquiert une nouvelle force.  » La dernière pensée le rassura et la rendit heureux. Il retrouva sa bonne humeur.

Où est Baguila ? Pourquoi n’est-elle pas avec nous ?

  Elle est probablement en train de lire. Du matin au soir, elle ne se sépare pas de ses livres, – déclara Maliké. – Cela peut se finir par une psychose.

Au contraire, c’est une excellente qualité. On ne peut que s’en réjouir.

Une femme, perdue dans la paperasse, peut oublier qu’elle est une femme. Et quand elle l’oublie, elle perd sa personnalité. Baguila !

La fille ne répondit pas. Maliké, en claquant des pantoufles, alla dans sa chambre et ouvrit la porte. Tout juste. Baguila, sa joue sur sa main, était plongée dans un livre. Elle avait réussi à lire la moitié de leur bibliothèque. Une fois de plus Maliké admira involontairement la fille… Oh mon dieu, comme elle aimerait avoir la même mèche espiègle et soyeuse sur son sourcil droit. « Comme une poupée, pensa-t-elle. – Dis donc, aucun défaut ! »

Sur, – dit Maliké, sans faire attention. Ainsi un nouveau surnom glissa de sa langue, et elle fut surprise de cette découverte inattendue.

Baguila se détacha avec un sourire de son livre.

Avez-vous décidé de m’appeler ainsi ?

Et pourquoi pas? Sur vient du mot l’image. En outre, Kuprine a un récit « Olga Sur ». Viens, on va regarder « Dans le monde animal ». Cette émission est la vérité vraie.

Vous êtes toujours à la cherche de la vérité. Baguila se leva du bureau. – Et Mansya va la regarder?

Elle est contre cette émission, elle est généralement contre la télé. Elle aime être seule, elle dit que quand elle est seule, elle peut imaginer une histoire beaucoup plus intéressante que l’intrigue des séries télévisées. Alors elle a sa propre télé dans sa tête.

Baguila ne voulait pas quitter sa chambre, mais, de peur d’offenser Maliké, elle la suivit. Sur le seuil de sa chambre, elle se figea, comme électrocutée.

Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il y a ? – s’inquiéta Maliké.

Baguila garda silence.

Sur, je te demande, qu’est-ce qui se passe ! – cria Maliké, effrayée.

Ce cri réveilla la fille. Avec une peur effrénée dans ses yeux, elle regarda la télé. Sur l’écran, un homme finissait son discours, quelque chose sur la littérature. Personne ne l’écoutait dans la salle.

C’est lui ! murmura-t-elle. – Lui! Seigneur, je ne peux pas l’oublier.

Qui?! Qui « lui » ?! – Sarguel, parut un verre d’eau à la main, regarda Baguila avec inquiétude, Maliké lui donna à boire.

Il faut la mettre au lit! – décida Sarguel.

Maliké ramena Baguila dans la pièce à côté et la fit se coucher sur le canapé.

Tu as mal nulle part? demanda-t-elle en observant la fille avec pitié.

Baguila secoua la tête. Le jeune homme audacieux du train apparut de nouveau devant ses yeux. Tout ce temps, elle le chercha inconsciemment et le vit … Le même visage hautain, le regard froid, encore quelques instants ! .. « De quoi parlai-il? Qu’est-ce qu’il a dit?  » Comme elle regretta de ne pas pouvoir l’écouter et le voir de près. Elle avait déjà cru que, sans trop de difficultés, elle pourrait l’oublier, mais à ce moment cette certitude s’effondra. Son cœur battait si désespérément que Baguila réalisa: « Le passager désagréable » prit une place ferme dans son âme, et elle ne pourrait jamais l’oublier. « C’est ce qui va l’arriver, alors ? – se posa-t-elle, pour la millième fois, la question qui la tourmentait depuis si longtemps. – Il s’avère, alors je … Non, ça ne peut pas possible, est-ce un coup de foudre?

Nous devons appeler une ambulance. Tu as l’air dévasté.

Non, ça va passer.

Est-ce que ça t’est déjà arrivé avant? – Allonge-toi, je vais te faire une compresse froide.

Maliké sortit. A la cuisine, Sarguel marchait nerveusement.

Le père de Karatay avait le cœur faible, et cela l’a tué. C’est vrai alors, que les maladies sont héréditaires, paniqua-t-il, en agitant les mains. – Une fille si jeune, je suis désolé ! Je ne souhaite pas même à mon ennemi d’avoir un infarctus. Eh bien, quelle saloperie, on n’en guérit jamais !

C’est assez, – le calma Maliké. – Qui te demande de montrer tes connaissances en médecine?! On le sait sans toi.

Maliké, essora la gaze, se précipita dans la chambre de Baguila.

« Je n’ai besoin de rien, déclara la jeune fille, rassise complètement. – J’ai mal nul part, et je n’ai jamais été malade. »

Maliké regarda attentivement ses yeux limpides et calmes et dit doucement :

Si mon instinct de femme ne me trompe pas, quelque chose de spécial t’a affecté? Dis la vérité, quel est le problème ?

Buguila regarda le visage souriant de Maliké, penché sur elle, ses yeux pleins de gentillesse et de pitié. Et elle lut dans ces yeux : « Dis-moi, je t’aime beaucoup, fais-moi confiance, comme à toi-même. Je suis ton ami sincère. » Baguila fut touchée.

Liké, murmura– t– elle doucement, – je t’aime. A cette confession inattendue, Maliké rit de sa voix argentée.

Alors tu as décidé de me faire peur? Baguila sourit :

Bien sûr que non …

Alors, que s’est-il passé ? Qu ‘est-ce qui t’est arrivé ?

– JeLiké, tu ne vas pas rire ?

Suis-je imbécile pour rire sur quelque chose de sérieux ?

Je viens de le voir à la télé …

A la télé ? Mais qui?

L’autre …

Maliké, choquée, gonfla ses lèvres et regarda Baguila.

Quel autre? Qui est-ce ?

– Je ne sais pas.

Eh bien, Sur, – dit-elle lentement, en écartant ses mains. – Soi tu n’es toujours pas bien, soit j’ai commencé à perdre la tête!– Je ne comprends rien!

Baguila raconta.

On dirait que tu es amoureuse de lui, – conclut Maliké après un silence pensif. – Ne t’inquiète pas, ça arrive. Surtout à ton âge.

J’ai l’impression que ça ne dépend pas de l’âge. Il fait plus que me plaire …

Oh, pauvre Sur! – se moqua Maliké avec ironie et tristesse. – Il se trouve qu’avant d’arriver chez nous, tu es déjà tombée amoureuse de lui … Et moielle rit à nouveau.

– Je pensais que tu avais tout devant toi. Et moi aussi …

Comment est-ce possible donc ? – Avez-vous tout perdu ?

Non, pas tout, mais la moitié, parce qu’ayant vécu jusqu’à cet âge, j’ai aimé plusieurs fois, et pas plus d’un mois et demi. Je n’en ai pas trouvé un bon … Et toi, tu as perdu la tête du premier coup. L’amour ressemble à une maladie. Il a aussi des hauts et des bas, et surtout, il peut être curable ou incurable. Oh, ma petite image, comme il est heureux, cet homme, que tu ne peux pas oublier! Si j’étais à sa place … probablement mon cœur aurait éclaté. Alors, qu’allons-nous faire ?

Je ne sais pas.

Tu sais tomber amoureuse, tu ne sais pas quoi en faire, c’est ça ?! – Maliké pinça son nez, comme si elle était petite fille, puis, se leva du canapé, ouvrit la porte et s’écria :  » Sir! » Baguila sursauta sur le lit, effrayée;

Liké, qu’est-ce que tu fais? De quoi veux-tu lui parler ?

Reste couchée, ma poupée amoureuse, dit Maliké en l’arrêtant du mouvement de la tête. – Maintenant, nous allons vérifier ce que Sir sait sur la littérature. Sir!

Sarguel était à ce moment dans les toilettes. Apparemment, il décida que Baguila allait mal, il remua et cria d’une voix rauque:

Quoi ? J’arrive!

Tu peux rester, si cela te fait plaisir. Sur va bien ! Dis-moi simplement qui était-ce tout à l’heure à la télé?

Baguila vit qu’elle ne pouvait pas arrêter Malika, s’enfonça dans un fauteuil et se couvrit le visage de ses mains.

Et pourquoi ? – demanda Sarguel, calmé.

Ben, j’ai besoin. Je pense que je l’ai vu quelque part …

Où ?

Si je me souvenais, je ne te le demanderais pas ! Je pense qu’il ne m’a pas payé un koumys !

Zhasyn Madiev.

Est-il talentueux ?

Aujourd’hui c’est le plus populaire de tous.

Tu l’aimes ? Je parle de ses livres.

Je n’ai pas lu. Mais les journaux crient, que c’est le plus talentueux des écrivains.

Sir, félicitations ! – Tu as cinq sur cinq à l’examen! Surtout dans une situation aussi délicate.

Elle ferma la porte et se tourna vers Baguila:  » Comme il ne connaît pas ses œuvres, il mérite plutôt deux, mais pour le moment elles ne nous intéressent pas. Eh bien, as-tu entendu son nom et son prénom ?

Dieu, quelle honte ! Comment puis-je maintenant regarder les yeux de Sarguel!

Comme si de rien n’était. Comment peut-il savoir pourquoi j’ai posé des questions sur cet écrivain ? Donc, nous avons su le principal. Maintenant ce n’est pas si difficile de le trouver. Nous allons appeler l’Union des écrivains, et ils nous donneront son adresse et son numéro de téléphone. Eh bien, on essaie ?

Arrête, je te prie! Il ne faut pas.

Ah bon ? Comment comptes-tu le trouver ?

Maliké se tut, réfléchit un instant et dit gaiement :

Nous verrons… L’avenir seul le dira. Viens regarder la télé.

Non. Je vais rester ici un peu. J’ai honte devant Sarguel.

D’accord. Tu peux rester autant que tu veux avec ton « bien–aimé ».

Liké!

Ciao ! – elle tapota doucement Baguila sur la joue et glissa hors de la chambre. – Et moi, je resterai avec mon charmant époux.

Elle prononça gaiement les derniers mots, mais Baguila sentit tout de même de l’amertume cachée.

«Zhasyn, – se répéta Baguila– Zhasyn Madiev. Zhasyn … « l’éclair »?! Zhasyn ! .. C’est lui, alors !

Baguila lut deux de ses livres. Elle les lut plusieurs fois, juste la veille de son départ, elle les eut entre ses mains. A vrai dire, Baguila fut surprise par ses points de vue, par sa compréhension profonde de cette vie, par les pensées et les sentiments de ses héros, par la grande culture de son écriture. Les journaux louaient son nom. Elle lut également des articles dévastateurs, mais ils ne firent qu’amplifier l’écho de sa popularité.

Aujourd’hui, son nom et son visage se rejoignirent. Dès que l’émission sur les animaux fut terminée, Maliké entra dans la chambre de Baguila.

« Sur, » dit-elle, s’asseyant dans un fauteuil à côté du canapé. Sa voix devint lourde de sens. – Tu ne devrais pas faire ça. Je viens d’appeler un acteur. Ils se connaissent bien, parait-il.

Qu’est-ce que je ne dois pas faire?

Bien, c’est … Tu ne dois pas tomber amoureuse de lui. C’est un homme marié. Il a deux enfants.

Baguila se figea, essayant de toutes ses forces de ne pas montrer que cette nouvelle l’avait affectée de la même manière que l’apparition de Zhasyn sur l’écran du téléviseur.

Liké, s’écria– t– elle avec ferveur.– Vous … pourquoi donc pensez-vous cela de moi?! Quand ai-je dit que j’étais amoureuse de lui? Quand ? Pourquoi m’humiliez-vous ?– elle se détourna, ne cachant pas sa rancune, et face à l’oreiller, laissa tomber des larmes chaudes.

D’accord, d’accord ! Ne t’inquiète pas. Si je t’ai offensée, pardonne-moi. Sur, eh bien, ne sois pas en colère contre moi. Mon devoir est de te le dire, je suis inquiète … Je ne sais pas pourquoi, mais quand je pense à toi, j’ai peur. Peut-être que c’est n’importe quoi, des bêtise de nana, ou peut-être pas. Eh bien, pardonne-moi !

Et comme Maliké trouva insupportable de regarder la Baguila pleurer, elle quitta sa chambre.

Je viens de commander un appel pour parler avec Karatay, déclara Sarguel. Il était d’une humeur magnifique.

Maliké eut peur.

Pourquoi fais-tu ça?! – Ne parle pas de ce qui est arrivé, il ne faut pas! Elle va tout à fait bien.

J’ai d’autres préoccupations, moi,– s’exclama Sarguel avec insouciance. Complètement différentes. Je veux parler de nos affaires.

Il n’osa pas parler à sa femme de la rencontre qu’il avait eu le jour même avec le recteur : il craignait qu’elle commençât à en parler et que leur conversation ne s’ébruitât. Sarguel ne faisait pas confiance à sa femme.

…Dès le départ de Maliké, Baguila se ferma de l’intérieur au loquet et se laissa pleurer. Elle ne se cachait pas qu’elle ne pouvait l’oublier, mais admettre qu’elle était « amoureuse » de lui… C’était au-delà de sa force, au delà de sa fierté.

Les derniers jours de septembre filaient. La pluie, qui commença le matin, devint la neige, puis de nouveau une pluie froide. Les avenues asphaltées et les trottoirs étaient couverts d’une boue salissante. Un mois avait passé depuis le temps, où Baguila, avec ses camarades de promo, était allé aux travaux agricoles. Sarguel voulut la laisser en ville, et Maliké le soutint, craignant que Baguila pût tombe malade, mais la fille était impatiente de vivre loin de la ville.

Maliké, selon Sarguel, attira le malheur. Deux jours après le départ, Baguila eut soudainement de la fièvre, et elle tomba malade, alors même que le travail n’était pas si difficile : ils cueillaient seulement des pommes.

Un jeune professeur, Serbota, qui les accompagnait au sovkhoz, s’inquiéta, et voulut l’envoyer immédiatement à Alma–Ata, mais Baguila refusa catégoriquement. Elle resta à l’hôpital du village, spécialement réservé aux étudiants, quatre jours. Tout ce temps, Serbota ne la laissa pas seule. Peut-être qu’elle aurait du rester alitée plus longtemps, mais Baguila, se méfiant des bavardages et des regards suspects de ses camarades, se remit au travail.

Serbota, énergique et célibataire, se plongea complètement dans son amour tourmenté et revint à Alma-Ata complètement émacié. Il faut dire que, de toute la promotion, il n’y eut pas un seul garçon qui ne fut pas amoureux de Baguila. Sous n’importe quel prétexte quatre ou cinq admirateurs lui tournaient toujours autour, Serbota, en tant que professeur, ne pouvait pas se joindre à eux et, observant de loin les chanceux, souffrait de jalousie. Doué par la nature pour les sciences exactes, sous l’effet de l’angoisse spirituelle, il tomba dans une humeur poétique et écrivait des lettres lyriques et philosophiques à la fois.

Baguila laissa sans réponse ces messages, mais les envoya à Maliké, afin qu’elle puisse se remonter le moral en les lisant pendant son temps libre.

…Le ciel fut complètement couvert de lourds nuages ​​gris et, pour tout dire, le soleil disparut pour longtemps. Les ormes, qui bordaient la route, ayant perdu leurs feuilles jaunies, somnolaient sous la pluie, nues et noires. Et les immeubles avaient l’air triste, terne et gris. Les cours se finirent, ce jour-là, plus tôt que d’habitude. Sur le chemin du retour, elle s’arrêta dans un magasin de disques, mais ne trouva rien d’intéressant, puis sortit dans la rue attraper un taxi. Bientôt, elle réussit à arrêter une voiture avec un passager. Elle ne vit pas son visage. La jeune fille donna son adresse.

Montez, c’est sur notre route, – dit joyeusement le chauffeur. Baguila, plia son parapluie et s’installa sur le siège arrière.

Vous rentrez chez vous ou au campus ? – demanda l’homme assis devant, sans tourner la tête.

C’est à moi que vous parlez ? – s’étonna Baguila.

A qui d’autre ? Il n’y a personne dans la voiture à part vous.

Pourquoi voulez-vous le savoir ?

Est-ce que cela vous fait plaisir d’être impolie?

Pensez ce que vous voulez, dit la fille d’une voix mécontente.

Ce n’est pas très fin! Je m’attendais à une réponse différente de votre part, mais il s’avère que vous êtes comme les autres.

Pourquoi devrais-je être différente?

L’homme sourit :

Oui, bien sûr, ça m’est égal. Je voulais juste que vous soyez différente. Où est votre père, ici ou à l’aoul?

La persistance de l’inconnu,qui s’accrocha, comme un tique, troubla Baguila.

Vous ne connaissez pas mon père, alors qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Oh, je vous connais très bien, vous et votre père.

Camarade, conducteur, arrêtez la voiture,– demanda Baguila. – Je descends.

Allez-y, – ordonna le passager d’une voix confiante et froide. Oui, d’ailleurs, êtes-vous entrée à l’université ?

Baguila fut surprise par cette question et s’embrouilla.

Comment le savez-vous ?

Eh bien, vous voyez… mais vous dites que vous voulez descendre de la voiture. Nous nous connaissons bien. Je savais d’avance et sans le moindre doute que vous y entreriez.

Mais pourquoi ?!

Vous le savez bien. – Pour vous, entrer à l’université est une question technique…

Baguila regarda furieusement son dos voûté, ses cheveux épais et hérissés sur le col de son manteau, les longs lobes gonflés de ses oreilles.

Vous semblez être très offensé par la vie », dit-elle, essayant de le blesser.

Ça se peut… Avant que j’oublie, vous n’avez pas déchiré les papiers que j’avais oubliés dans votre compartiment ?

L’éclair brilla devant ses yeux. Son corps fut foudroyé, même le sang glaça un instant dans les veines. Mon Dieu, comment n’avait-elle pas immédiatement reconnu sa voix, son intonation spéciale ! La voiture qui roulait à travers la neige mouillée semblait soudainement plonger dans un tunnel d’encre noire. La lumière disparut et, au bout d’un moment, elle vit de nouveau clairement son dos, tendu. Celui qui la tourmentait littéralement tout ce temps, qui la privait de paix et d’assurance, était assis à ses côtés, à bout de bras. « C’est impossible ! se dit Baguila involontairement. Qui aurait pensé que nous nous rencontrerions comme ça, dans ce taxi, au milieu cette rue sale ! Comme dans un film! »

Pourquoi ne dites-vous rien? Les avez-vous jetés ? – Il se retourna à demi, plissa les yeux.

Qu’il aille au diable ! De nouveau ce visage froide, ce regard glacé, perçant comme une flèche.

Non, je les ai chez mois,– murmura doucement Buguila.

Merci de les avoir gardés. Ce sont des notes très importantes pour moi. Cela ne vous intéresse pas, mais moi, j’étais très attristé par cette perte. Comment puis-je récupérer ces papiers ?

Zhasyn arrêta son regard sur Baguila. Son regard calme et droit, sans embarras, la pressa contre son siège.

Vous avez raison, je n’ai pas besoin de ces paperasses,– jacassa subitement Baguila, ne pouvant pas se contrôler. – Vous pouvez les récupérer à n’importe quel moment. Où devrais–je vous les apporter ?

Zhasyn regarda la fille avec surprenante attention. Une chaleur imperceptible parut dans ses yeux froids et indifférents.

Merci pour votre honnêteté. Il peut sembler étrange que je regrette les feuilles de papier, c’est la première raison et j’ajouterai que refuse que même une semelle de mes chaussures reste entre les mains des gens qui étaient si méchants avec moi.

Les derniers mots l’avaient fouettée comme une verge de saule bien trempée dans le sel. C’est juste un rustre, apparemment.

Oui! – exclama Baguila, enragée. – Vous avez raison, vos écrits ne valent pas plus cher pour nous, qu’une vieille semelle pourrie. Et tout à fait par hasard j’ai utilisé votre délire comme marque–page!

La colère l’empêchait de respirer, et elle commença à froisser le parapluie dans ses mains, sentant les aiguilles se plier sous ses doigts. Elle ne pouvait pas voir Zhasyn, mais elle pouvait sentir la bile émanant de lui. Il voit qu’il m’a mise hors de moi. Il m’excite exprès, et j’éclate de colère comme une fillette!

Très bien, – dit-il, il se retourna vers elle, une sourire condescendant sur son visage. – À mon avis, vous avez des cours après midi. Maintenant vous ne pouvez pas me dire, dans quelle salle vous serez et à quel étage. Voilà ce que nous allons faire. Demain je vais trouver votre salle sur le tableau et nous allons nous voir pendant la pause. Je suppose, que cela ne va pas vous poser un problème d’emmener mon galimatias. Et si c’est trop humiliant pour vous, faites-le passer par quelqu’un. Je vais venir après le premier cours. D’accord ?

Baguila garda silence. Un ton brusque et dominateur la réprima, ne lui permettant pas à ouvrir sa bouche. « Si c’est trop humiliant! »

Dis donc, quelle délicatesse ! Baguila savait déjà qu’après cette rencontre elle passerait toute une nuit à essayer de se maîtriser, que la colère et la bonne attitude envers cet homme, installés en elle en même temps allaient se battre entre eux, que le corps l’emporterait et qu’elle lui porterait les papiers elle-même. En attendant, la fureur serrait sa gorge, elle en eut même les larmes aux yeux.

Elle fit arrêter le taxi devant la maison, fila un rouble au chauffeur, ayant décidé de refuser l’offre de son bourreau, s’il avait proposé de payer pour elle, mais il n’y avait même pas pensé.

Sans trop regarder la route, elle se dirigea vers la maison, oubliant d’ouvrir son parapluie. Elle traversa la grande arche, tourna vers l’entrée de sa maison et d’un coup vit une silhouette un peu gênée:  » Qui c’est, encore? »– se fâcha-t-elle.

Baguila! – l’appela-t-on.

C’était Serbota. Il la regarda, suppliant, tout crispé dans un imperméable mouillé. Il avait du rester longtemps sous la pluie. Les petits ruisseaux coulaient doucement de son chapeau sur les épaulettes noircies de son imperméable.

Est-ce vous Serbota-agay? – la jeune fille s’arrêta, surprise.

Oui, c’est moi. Je viens vous voir.

Serbota-aga, qu’avez-vous? Vous vous comportez comme un enfant, pourquoi?

Vous voulez que j’aille à la maison?

Non, mais… C’est gênant… Mon oncle Sarguel vous connaît bien, s’il vous voit…

Soit.

Cela vous est bien égal, mais pour moi? Demain sera un autre jour jour … – dit Baguila pour se défaire de lui.– Vous pouvez tomber malade…

Soit. Pour vous…

De quoi? – elle le regarda sans savoir comment sortir de cette situation.– Quelle honte… – Partez, je vous prie…

Je vais vous appeler plus tard…

Non, non! A bientôt. Je vais y aller. De nos fenêtres on peut tout voir.

Mettons-nous ailleurs…

Vous… Si vous ne voulez pas me vexer, partez tout de suite…

Je ne vais pas partir, avant que vous me promettiez de passer le dimanche prochain avec moi. Je suis fatigué d’attendre et de souffrir.

« Oh mon Dieu, que vais–je faire ? Que puis-je inventer?  »

D’accord.

Vous le dites pour vous débarrasser de moi ?

« Mon Dieu, qu’as-tu aujourd’hui? »

Merci beaucoup, lâcha Serbota. – Allez-y. J’arrive.

Baguila entra rapidement dans l’immeuble, en claquant la porte. Une fois seule, elle appuya son épaule contre un mur et ferma les yeux.« Les deux en même temps », – murmura Baguila. « Comme si le rustre ne me suffisait pas, je suis tombée sur un autre imbécile! »

Quand elle entra dans l’appartement, Maliké cria d’effroi: «  Que s’est-il passé? ».  Baguila s’assit sur le tabouret à la porte, fatiguée.

Je les ai vus.

Mais qui?

Les deux.

Quoi?

Je dis, tous les deux. L’un dans un taxi, l’autre à l’entréede la maison.

– Oh, Dieu, sauve la malheureuse.

Baguila grimaça une sorte de sourire.

Tu ne te calmeras probablement pas avant de m’avoir rendue folle. Parle plus clairement!

– Liké, laisse-moi d’abord me déshabiller, dit Baguila en retirant ses vêtements mouillés.

– Sur, es-tu … ivre?

– Liké, il ne peut pas me supporter. Moi et nous tous … Elle raconta tout ce qui s’était passé ce jour.

-Liké, demanda Baguila en regardant le plafond, toutes ces choses stupides sont vraiment obligatoires dans la vie d’une femme?

Ce n’est que le début.

C’est vrai?! Il faut tout supporter, endurer en ce cas-là. Liké, je ne veux aimer personne.

Cela ne dépend pas de toi, Sur… L’amour vient sans permission, même la tienne, il s’en fiche de toi.

Avez-vous aimé quelqu’un?

Oui …

Je demande sérieusement.

Pourquoi mentir, je dis la vérité.

Et comment cela s’est-il terminé?

Tu vois, par … mon mariage avec le frère de ton père.

Baguila vit sur son visage un sourire amer non dissimulé.

Toi… pourquoi as-tu épousé Sir? Après tout, personne ne t’as poussée. Qui vous a forcés à aller au bureau d’état civil?

Maliké, allongée dans le fauteuil, soupira longtemps et, croisant les bras sur sa poitrine, pencha en avant tout son corps.

Sur, c’est une conversation longue et ennuyeuse. Elle n’intéresse personne, et surtout pas moi. Parfois, je veux oublier toute ma vie. Si j’avais ce pouvoir, je jetterais tout ce qui était vécu et je vivrais dans l’attente d’un futur jour heureux. Toutes ces conneries, le mari « compositeur », les homme sans volonté, ce tyran Sarguel, qui n’est pas mieux qu’eux, qui avait assassiné sa femme avec sa jalousie animale, qui m’use goutte à goutte, comme une pierre ! Essaie de regarder tout cela d’une manière un peu plus profonde. Des millions d’années se sont écoulées depuis la naissance de la vie sur terre. Nous ne savons rien sur la vie après nous. Nous sommes venus dans cette vie avec la conscience, la pensée, la parole, la capacité de comprendre les sons et les couleurs, le chagrin et la joie. Venus pour un court moment. Nous nous empressons, car nous avons peu de temps. Alors pourquoi sommes-nous ici? Pour se marier avec un « compositeur » et le divorcer trois mois après, pour distribuer des mets rares à des hommes qui, au lieu de l’honneur masculin, possèdent un désir féminin de remplir un réfrigérateur? Ou pour devenir l’épouse de ce con de Sarguel? – elle prononça les derniers mots avec angoisse. – Alors, c’est pour cela, qu’on m’a donné une vie?!

Liké, mais as-tu un but? Un rêve?

Je ne sais pas, Sur … Il est difficile d’exprimer tout en un mot. J’ai attendu jusqu’à la dernière minute quelques changements merveilleux, de nouveaux rebondissements. Et puis je me suis fatiguée à attendre, tous mes rêves ont séché, comme de l’herbe sur les rochers. Tout est clair, tout est simple pour moi. Pas de secrets, pas de mystères. La matinée pour travailler, une pause, le dîner, puis je vais dormir … Voilà comment ça va se passer de jour en jour, toute notre vie! ..

Liké, s’écria Baguila, tu aurais du devenir écrivain ou voyageur. Tu n’aurais pas du t’enfermer dans ta boutique.

Maliké se mit à rire doucement, et pressa ses doigts contre un beau petit nez de Baguila.

Tes pensées sont bien aiguisées! Quelles autres questions as-tu?

Mais tu ne m’as pas répondu à aucune des questions!

Une autre fois, Sur. Il est onze heures maintenant. Il faut se lever tôt demain matin. De plus, si je parle trop longtemps avec toi, Sir sera jaloux. Dieu, il est jaloux même de la télé et du tabouret.

Alors il t’aime de tout son cœur.

Oui, bien sûr, c’est pourquoi il est jaloux du tabouret! – fermant la bouche avec sa main, elle rit avec mépris. Parfois, il me semble qu’il est venu dans ce monde uniquement pour la jalousie … Baguila rit avec elle.

Le rire te va bien, – remarqua Maliké. – Tout te va bien. Eh bien, d’accord: écoute ta musique, lis tes livres, rêve. En fin de compte, tu sortiras de cette pièce soit sage, soit folle. Et encore une chose… Sur, je ne veux pas me mêler de ta vie personnelle. Tu es assez intelligente. Mais, regarde, tu es encore très jeune, reste libre le plus longtemps possible. Tu auras toujours le temps de laver les plats de ton mari.

Maliké partit.

Bientôt, dans un livre posé au chevet du lit, Baguila trouva les feuilles qu’elle devait prendre le lendemain avec elle, et les parcourut rapidement des yeux. Maintenant, les mots étaient plus clairs et plus compréhensibles qu’avant. De plus, ils faisaient entendre la voix basse et froide de Zhasyn…

Ayant mis les papiers dans son sac à main, elle regarda le plafond. Puis les yeux en verre du cerf. Son cœur tressaillit à nouveau. Ces yeux ressemblaient beaucoup à ses yeux – pointus comme une flèche, froids comme un poignard, profonds comme un puits dans le sable. Il était très proche et très loin. Effrayant et cher.

Elle aurait été heureuse, si cette conférence avait pu durer toujours. Et quelques minutes avant la fin, il lui sembla que le vieux professeur chauve prenait trop son temps, alors qu’il était pressé de finir son cours. Elle se fichait de ce que le professeur disait. Pendant toute cette heure et demie, elle chercha la réponse à la question : «Est-ce qu’elle sort elle-même ou elle passe par quelqu’un ?

Baguila frissonna, quand la cloche sonna. Les pensées se brisèrent, comme du verre tombé sur des pierres.

Elle se leva précipitamment et se dirigea vers la sortie. Tous les doutes s’étaient évaporés. C’était clair pour elle : elle lui donnerait elle–même les papiers.

Baguila quitta la salle précipitamment après le professeur et vit immédiatement Zhasyn dans le coin le plus éloigné du couloir. Il fumait en regardant la porte de la salle.

Bonjour, dit-il en s’approchant de Baguila. Excusez–moi, comment vous appelez–vous?

Tout en essayant de montrer qu’elle n’avait pas oublié le ressentiment d’hier, Baguila décida de transmettre silencieusement les papiers et partir, mais elle ne le put pas.

Baguila,– répondit-elle. Sa voix trembla, et elle se dépêcha de chercher les feuilles dans son livre.

Ce n’est pas le meilleur des prénoms, remarqua-t-il. Visqueux, comme le caramel d’Alma-Ata.

Vous êtes… insolent ! De quel droit me parlez-vous ainsi ?! Vous n’en avez aucun droit.

Baguila murmura tout cela, les larmes aux yeux.

Cette fois vous avez raison.

Il glissa négligemment les papiers dans sa poche intérieure.

– Merci ! Il serait possible de se dire adieu pour toujours, mais je veux vous dire quelque chose. Je pense que vous n’allez pas avoir peur, d’autant plus que ça n’a rien à voir avec l’amour. Ici, apparemment, vous avez assez de prétendants même sans moi.

Il avait raison encore une fois. Les sourcils incurvés du Baguila tremblèrent, et Zhasyn comprit tout facilement.

Je n’ai pas le temps le soir, – lâcha Baguila.

Le soir? Dans la soirée, ce sont des amoureux, qui se voient. Vous allez sortir maintenant. C’est bon, sans cette conférence, vous ne deviendrez pas plus stupide. J’attends en bas. Près de la cabine téléphonique.

Cela dit, il se retourna et partit. Pendant que Baguila revint en elle, il était déjà descendu dans l’escalier.

Baguila, qui est-ce ? – demanda la jeune fille qui était assise à la conférence à côté d’elle.

Un parent.

Ce n’est pas vrai, – interrompit son camarade de classe.– Tu ne le connais pas. Et je sais qui il est. C’est le fameux Zhasyn. Je voulais obtenir son autographe, mais j’avais peur d’interrompre vos trilles!

Zhasyn ! piailla la foule des étudiants.

– Ça alors! Tu aurais dû le dire tout de suite ! Est-il si jeune ?

Et ses yeux ! Comme la foudre !

Une amie de Baguila rougit à ses pensées.

Son camarade interrompit de nouveau la conversation.

Zhasyn est son pseudonyme. Qu’elle dise son vrai nom, puisqu’ils sont parents.

Quel est son vrai nom ? – piaillèrent de tous les côtés les jeunes filles.

Elle n’avait pas de choix, puisqu’elle avait dit être son parent, il était impossible de ne pas connaître le vrai nom.

Zhylkaydar.

Ouuuh! Zhylkaydar! Que ce prénom est moche. C’est un berger. Zhylkaydar Madiev! Avec ce nom, il ne faut pas être un écrivain, mais un spécialiste de l’élevage au kolkhoz. Zhasyn c’est autre chose ! Ce nom correspond à un grand écrivain qui peut frapper comme un éclair!

Baguila, est-il vraiment votre parent ?

Pourquoi n’as-tu rien dit ? Présente-le-moi, d’accord?

D’abord, donne moi un syunshi!

Un garçon maigre passa la tête dans la foule. Sa tête était grande et son cou était long et mince. En été, quand on portait des chemises, sa tête ressemblait à un gant de boxe, mis sur un bâton. Pour cacher ce défaut, en été et en hiver, au lieu d’une cravate, il portait un foulard de femme synthétique autour de son cou.

Je te le donne, oui! – sourit la fille.– Un verre de sirop de mangue et une brioche aux raisins secs!

– D’accord, dit le jeune homme en passant son bras autour de sa taille.

Oh, laisse–moi ! dit la fille en le repoussant.

Pourquoi veux–tu le rencontrer? – insistait le gars. D’abord, il est marié et, deuxièmement, il a deux enfants.

Eh bien, soit! Pour l’amour, ce n’est pas une barrière.

La cloche sonna. Les étudiants repartirent dans la salle. Baguila, ne sachant pas quoi faire, resta rêveuse. Une élève l’attrapa son bras :

Taklamakan arrive! Viens dans la salle !

L’enseignant qui lisait «L’histoire du monde antique» était surnommé Taklamakan. Il utilisait souvent le mot « tak – ainsi » dans son discours, d’ailleurs, il avait une tête chauve monstrueuse, et les étudiants l’appelèrent le « désert de Taklamakan ». Personne ne savait quand ce surnom était né, mais il fut légué aux étudiants de première année des anciens. Au fil du temps, le mot « désert » disparut et le surnom « Taklamakan » resta.

Baguila vers une amie : « Zhanat, apporte–moi mon sac !

Elle passa rapidement dans la salle.

Tu reviendras ?

Dans une heure.

Tu pars voir Zhasyn ?

Baguila frissonna.

N’aies pas peur, qu’est-ce qui ne va pas? Dis-lui « bonjour » de ma part. J’ai immédiatement compris que vous étiez autant parents, que moi avec Alla Pougatcheva. Eh bien, bonne chance ! Disparais, Taklamakan arrive !

Baguila plongea dans le couloir.

Ils s’installèrent à la dernière table d’un café voisin. Zhasyn commanda du café, de la limonade, du champagne et une barre de chocolat. Pendant que la serveuse dressait la table, ils ne dirent pas un mot. Zhasyn ouvrit le champagne, rempli les flûtes.

Pour mes papiers retrouvés !

Il leva son verre.

Je ne bois pas d’alcool, dit-elle, sans lever les yeux.

Comme vous voulez. Pourquoi êtes-vous entrée à la faculté d’histoire ? demanda-t-il, la regardant droit dans les yeux.

Baguila fut prise de court par cette question inattendue.

Ne soyez pas timide, la rassura-t-il avec un sourire. J’ai l’habitude de parler ouvertement de n’importe quel sujet. Et je vous le conseille.

Pour être franche, dit-elle, essayant de ne pas regarder Zhasyn, je regrette de vous avoir rencontré après l’incident d’hier. Je ne peux pas me pardonner d’être assise ici …

C’est étonnant ! s’écria-t-il, c’est moi, qui aurais du être offensé.

Chacun a ses raisons. Vous nous avez insultés tous. Je n’étais même pas traitée comme un être humain. Je … Je n’ai jamais entendu de tels mots, et je ne pensais même pas entendre … Je voulais vous dire que vous m’aviez beaucoup blessée.

Vous êtes plus bavarde aujourd’hui, remarqua Zhasyn, sirotant son champagne avec négligence. Je dois vous dire que la conscience ne nous partage pas en grands et petits, en plus, elle ne nous partage pas en hommes et femmes non plus. Votre ressentiment est secondaire, elle est la petite-fille de mon insulte… Ton père a l’air d’être un grand patron?

Pourquoi avez-vous besoin de ça ? N’entraînez pas mon père dans la conversation. Sinon je vais partir …

C’est plus facile pour vous : vous pouvez vous lever et partir, et moi j’ai été mis dehors. Je pense qu’il y a une différence.

Elle fut confuse. Après l’incident dans le train, Baguila ne cessait jamais de se sentir coupable. De plus, le compagnon offensé était le fameux Zhasyn.

D’accord, nous n’en parlons pas, dit–il. Nous n’atteindrons pas les résultats souhaités, si nous nous jugeons l’un l’autre. Alors, pourquoi êtes-vous entrée à la fac l’histoire?

Je veux devenir historienne.

Votre beauté est-elle si nécessaire pour une science comme l’histoire?

Vous avez les salutations de ma copine…

Mmm, mais qu’est-ce que ça a à voir avec ça?

Je ne sais pas. Quelle lien avez-vous trouvé entre l’histoire et la beauté d’une personne? Qu’est-ce que cela a à voir avec ça?

Zhasyn, porta la flûte à sa bouche, s’arrêta, puis la remit sur la table.

Et vous commencez à me plaire, dit-il en la regardant avec curiosité. Je préfère les pensées aux beaux yeux.

Je le sais.

D’où ça ?

De vos livres, j’ai même relu les deux derniers.

Zhasyn caressa le bord du verre avec le bout de son doigt et regarda avec un intérêt non dissimulé la fille, qui fut douloureusement embarrassée par chaque mot qu’elle prononçait.

Qu’avez-vous lu d’autre?

Certaines choses…

Vous avez une manière particulière de penser. Pourquoi hier étiez-vous… comme un chat maléfique?

Parce que vous avez … commencé à être grossier tout de suite. Vous savez, j’ai pensé toute la nuit à ce que je devrais faire. J’ai même pleuré.

Pourquoi êtes-vous venue aujourd’hui ? Je n’ai pas trop insisté, je ne me suis pas mis à genoux.

J’ai apporté vos papiers …

Il n’y a pas d’autre raison?

Attendez-vous que je vous dise que je suis venue pour vous?

Zhasyn sirotait son champagne. Elle prit le café froid.

Mmm, vous devenez dangereuse!

Pourquoi m’avez-vous invitée ici? Vous n’avez pas oublié par hasard?

Non. Vous savez, dans ma tête, j’ai beaucoup de chose à vous dire. Maintenant, ici, je veux tout revoir, en commençant par l’escarmouche dans le train … Puis viendra le tour de la bride de la science historique, que vous n’avez pas hésité à mettre sur votre cou.

En quoi cela vous choque-t-il, que je veuille être historienne ?!

Connais-tu la race des chevaux Akhal-Téké?

Disons…

– C‘est la plus belle des races. Admettez-vous qu’un Akhal-Téké ait des brides? Personnellement, je ne peux pas l’imaginer!

Et vous, de quelle race êtes-vous, puisque nous avons commencé à évaluer les gens, comme les chevaux?

Baguila éclata de rire, contente d’avoir mouché Zhasyn.

Il fut surpris non seulement par sa beauté, mais aussi par cette nature forte et audacieuse qu’elle cachait aux gens. Zhasyn sourit.

Bon, dit-il. Je suis un Akhal-Téké! Et vous aussi …

J’ai … une tante, elle m’appelle Sur. Cela a un lien avec la nouvelle de Kuprine « Olga Sur » et avec une autre chose … Et vous voulez m’appeler Akhal-Téké. Alors, je vais devoir renoncer à mon propre prénom.

Ne sois pas offensé pour l’Akhal-Téké. Si j’étais le Tout–Puissant, je créerais un homme non pas à partir d’un singe, mais à partir du cheval de race Akhal-Téké.

A propos, la science moderne ne prend pas au sérieux l’affirmation que l’homme provient du singe.

Tout cela n’a pas d’importance, la chose principale est que nous sommes provenus de quelqu’un. Selon nos légendes, nous sommes faits de l’argile par un oiseau. Honnêtement, je voudrais rayer tout cela et créer des gens de l’Akhal-Téké.

Alors… comment serions–nous, vous et moi ?

Ils s’imaginèrent tous les deux être descendants de chevaux et rirent de plaisir.

Nous nous y habituerons, déclara Zhasyn avec un sourire. Et nous rirons de l’apparence des singes. Tout dépend de l’habitude. Pensez-vous que les singes, s’ils sont capables de penser, considèrent que leur vie pire est que la nôtre ? Ils devraient seulement se réjouir de ne pas être devenus des êtres humains … Mais nous nous éloignons du sujet … reprit-il d’un ton strict. Je n’aime pas les gens bien nourris. Car le bien nourri est toujours aveugle et sourd. Parce qu’il n’a pas besoin d’art, de futur, de quelques changements dans le monde, la digestion c’est ce qu’il a de plus important. Il a besoin d’un appartement, d’une position, d’une voiture personnelle et de rien d’autre. Il traversera la vie, sans rien ressentir et rien connaître, et il mourra, sans s’en apercevoir. C’est dommage, que le nombre ces personnes ne décroisse pas. Il y a ceux qui, pour aller plus haut, sont prêts à fouler et le Coran et Abay. Je n’aime pas passer mon temps avec les gens. J’ai peur de rencontrer un regard irréfléchi, une tête trop préoccupée par l’estomac. J’ai essayé de me regarder d’un œil critique, j’ai trouvé que ce n’était pas le contact normal avec les gens. Malheureusement, je ne me suis pas trompé. Je ne fais pas partie des gens bien nourris. À première vue, j’ai remarqué que vous étiez différente d’eux … J’allais vous en parler aujourd’hui. Vous ne savez pas encore quelle distance vous sépare de la foule ordinaire, qui ne rêve que d’une place au chaud …

Baguila écoutait avec une attention particulière les mots étranges de Zhasyn, qui faisaient entendre la sincérité et le désespoir. Jamais dans sa vie elle n’avait rencontré un homme qui lui parlât ainsi … Et tout cela n’était pas inventé sur le moment, mais au contraire, était apparu, apparemment, depuis longtemps. Elle se rappela combien de temps elle l’avait cherché depuis son départ du compartiment, la colère dans les yeux, et comment, en sortant dans la rue, elle le voyait dans la foule les passants. Et maintenant il est assis à côté … Mais c’était étrange, car jusqu’à ce moment, se souvenant à peine de lui, elle perdait la paix, son cœur sortait de sa poitrine, et maintenant sans raison, elle était calme et douce, comme si rien ne se passait. Elle éprouva un nouveau sentiment tout à fait incroyable. Ce ne fut pas juste l’attirance d’une fille envers un homme, mais une envie sincère d’être avec une personne intelligente, une personne qui réfléchit. Le dernier sentiment dépassa le premier – agité et inconscient. Elle connut une joie soudaine, du fait que son humeur était déterminée, et elle voulut le dire Zhasyn. Elle voulut lui dire ce qu’elle pensait à son sujet avant cette rencontre, comment elle le détestait et elle réalisa très clairement qu’elle ne pouvait plus se passer de lui. Elle voulut vider d’un coup une coupe de champagne, que sa tête tourbillonne et que ses pensées perdent leur netteté.

Ils restèrent une heure au café. Le ciel était nuageux, mais la pluie s’arrêta. Les jeunes bouleaux, près du café, n’avaient pas eu le temps de se réchauffer après la neige d’hier et restèrent silencieux, sans bouger leurs feuilles. Deux saules se penchaient sur une fontaine vide, remplissant son fond de béton avec des feuilles pointues.

Le feuillage humide crissaient sous les pieds. Ils marchaient en silence. Baguila, sortie du café–restaurant chaud, prit froid, elle leva le col de manteau, enfonça ses mains dans ses poches. En choisissant les endroits secs pour marcher, elle veillait strictement à ce que Zhasyn ne l’approchât pas trop. Baguila remarqua seulement qu’ils étaient de même taille, comme s’ils avaient été tranchés d’un seul coup d’épée. À ses yeux, c’était le seul inconvénient de Zhasyn, elle aimait que la fille soit plus petite, et la même taille ne lui convenait pas. « J’ai des compensées, pensa-t-elle, comme si elle essayait de justifier Zhasyn. Et cela fait sept centimètres. Donc, je suis plus petite que lui. Bien, alors! C’est jolie d’être plus petite qu’un compagnon, c’est un standard international ! » Elle sourit et regarda en cachette les chaussures de Zhasyn. Il avait aussi des compensées. « Pas plus de cinq, décida-t-elle. Seulement deux centimètres. Eh bien, je suis de toute façon plus petite. Merveilleux, haussa-t-elle les épaules, à quoi je pense ? Quelle absurdité ! Je marche à côté de lui, et il y a que bêtises dans ma tête… »

Vous allez aux cours? demanda Zhasyn, lors qu’ils sortirent du parc sur l’avenue.

Elle fit une pause et répondit avec prudence :

Je n’ai pas trop envie. Je ne suis pas d’humeur d’aller en cours.

C’est notre rencontre, qui a une mauvaise influence sur vous?

Au contraire… Je veux réfléchir calmement, mais là-bas c’est bruyant, comme au marché.

Si à chaque nouvelle pensée vous avez besoin de vous réfugier, alors… vous aller devoir quitter l’université.

Non, non. – rit la jeune fille.– Ne vous inquiétez pas!

Ils marchaient plutôt rapidement le long de la rue déserte et ils ne remarquèrent pas comment ils se retrouvèrent à un bloc d’immeuble de la maison de Baguila.

Avez-vous remarqué, demanda Baguila, touchant à peine l’épaule de Zhasyn. Hier, dans le taxi nous avons réussi à nous dire beaucoup, mais aujourd’hui, nous sommes ensemble plus d’une heure et nous ne nous sommes mis d’accord sur rien. Pourquoi ?

Il ne faut pas le demander, dit Zhasyn, fronçant les sourcils. C’est ce que disent les héroïnes des romans sentimentaux. La réponse est connue depuis longtemps.

Vous n’aimez pas les choses sentimentales?

Je ne peux pas les supporter.

C’est intéressant ! Et je pensais …

Baguila, l’arrêta Zhasyn. En effet, à quel prénom désagréable, comme le nom d’un caramel bon marché. M’avez-vous dit que votre tante vous appelle Sur ?

Oui, répondit-elle rapidement, gonflant les lèvres.

Et ce n’est pas parfait, mais c’est toujours mieux que votre prénom. Moi aussi je vous appellerai Sur. Alors, Sur, vous ne pouvez pas vous taire?!

Baguila cligna des yeux rapidement, et son visage fut enflammé, elle avait tellement honte et mal que pour un moment elle oublia même où elle était.

Venez, dit-il avec impatience, sans la regarder. Parfois, il y a plus de sens dans le silence que dans le bavardage sans fin. En tout cas, quand les gens se taisent, une illusion de compréhension mutuelle apparaît.

On se tait, quand on est seul, dit-elle avec ardeur, prête à fondre en larmes.

Non, pas du tout! Dans la solitude, l’idée est vague, et quand quelqu’un est à côté, quelqu’un comme vous, la pensée est plus sobre.

Les mots « comme vous » éteignit immédiatement la flamme de colère, et l’âme de Baguila fut instantanément calmée comme un chaton sous une main tendre. « Il pense à moi!… se réjouit-t-elle souffle coupé. Parfois il est gentil comme un chameau, et parfois il gifle comme un fouet. Quel homme! »

Ils s’arrêtèrent près de chez elle.

Au revoir. Je vous ai demandé de rester avec moi une heure, il regarda sa montre, et je vous ai pris presque trois. Je vous en demande pardon !

Il lui tendit sa carte de visite. « Si vous en avez besoin, appelez. N’hésitez pas, appelez n’importe quand. Et encore une chose… Sans bêtises d’amour, d’accord?

Vous … vous êtes sans scrupule! Comment osez-vous !

Je suis désolé, mais il m’a semblé que vous ressentez quelque chose de particulier envers moi. Il ne le faut pas.

Baguila pleura.

Vous êtes un égoïste! Vous aimez vous moquer de gens, piétiner leur honneur ! Partez, je ne veux pas vous voir.

Une fille intelligente, comme vous ne doit pas verser les larmes, dire des bêtises dans un accès de rage, cela ne vous va pas. Vous devez réfléchir avec discernement. Pour le moment, le lyrisme est inutile.

Partez ! Au revoir.

Je ne pouvais pas m’imaginer, que nous allions nous séparer de cette manière. Ne soyez pas offensé. J’ai juste dit ce que je pensais, et vous avez décidé que j’avais envie de me moquer de vous. Ce n’est pas vrai. Au revoir!

Zhasyn se tourna, fit quelques pas, mais s’arrêta.

– Demain je pars à l’étranger. Je serai là dans dix jours.

Je ne me soucie pas d’où et combien de temps vous partez! sanglota Baguila, en mettant un mouchoir dans son sac à main.

Ayant remarqué, que Zhasyn ne s’en allait pas, elle fit un pas vers lui.

– Où allez–vous?

Zhasyn sourit doucement. Elle remarqua la chaleur briller dans ses yeux froids.

A Cuba. Avec la délégation des écrivains.

Bon voyage! ..

Merci ! On se serre la main?

Elle lui tendit la main et sentit la chaleur de ses doigts. Elle garda sa main dans sa paume un instant, et ceci perça le cœur de Zhasyn. Il frissonna et retira sa main.

Au revoir. 

Baguila hocha la tête. Zhasyn s’éloigna rapidement. Se retournant, il vit qu’elle le suivait de regard.

Elle entra dans l’appartement, ouvrant la porte avec sa clé. La « Polonaise » d’Oguinsky, mise à tue-tête faisait vibrer le salon. Alors, Mansya est à la maison. Seule, elle écoutait toujours de la musique, réglant le magnétophone au maximum,

Baguila changea ses chaussures et alla dans sa chambre. Devant la porte ouverte du salon, elle se figea, ne croyant pas ses yeux. Mansya, serrant une poupée habillée en matelot avec sa main gauche tout raide, dansait, roulant comme un canard. Ses yeux étaient fermés, sa tête semblait reposer sur les épaules de la poupée, mais Baguila savait que le cou de Mansya était tordu. Elle faisait des pas maladroits, ne suivant pas le rythme de la musique, c’était surtout visible, car la prothèse ne tapait pas le sol en synchro. Une chemisette fine bleutée et les jeans moulants ne faisaient que souligner sa laideur. Baguila ne put plus regarder la pauvre et alla rapidement dans sa chambre. Là, le sac jeté sur la table, elle sentit le poids du plomb sur son cœur.

Elle resta assise sur la chaise sans rien faire, puis elle prit machinalement un livre. « Les ombres au paradis », Remarque … Depuis son acquisition, le livre n’avait pas connu de lecteur. Il s’ouvrit avec un craquement, comme s’il avait eu le temps de flétrir sur l’étagère. Baguila feuilleta involontairement le roman, détachant les pages. Elle ne voulait pas lire.. La « Polonaise » tonnait toujours au salon. Depuis le moment où Baguila était rentrée, Mansya remit le disque pour la troisième fois. Alors, les danses avec le marin continuaient.

Bientôt la musique s’arrêta. Elle entendit Mansya remettre le disque dans l’enveloppe, éteindre la radio et, en frappant fortement avec la prothèse, passer à la cuisine. Dans le couloir, elle stoppa, d’un coup le bruit de bois cessa. Un interrupteur cliqua dans l’antichambre. Puis Mansya revint. Baguila enfouit précipitamment son visage dans le livre. Quand la porte de sa chambre s’ouvrit avec fracas, elle frissonna et leva les yeux…

Mansya la regardait, haineuse. Baguila attendait avec horreur…

Eh bien, tu m’as assez vu m’amuser? murmura Mansya, en projetant sa salive blanche.

Mané…

Ferme-la ! Ne m’appelle pas Mané! Tu n’as pas le droit !

Je viens d’arriver, – murmura Buguila, ne sachant pas comment éteindre sa crise de colère.

Tu mens! Eh bien, montre-moi combien de pages tu as lues, – elle bondit sur Baguila avec une rapidité surprenante et lui arracha le livre des mains.

Seulement à la première page ! Alors, tu m’as surveillée.

Elle jeta le livre sur la table.

Je te jure, je ne comprends pas de quoi tu parles … murmura Baguila.

Tu mens! J’ai touché ton manteau, il est déjà chaud, voici le sac, il est aussi chaud ! Tu es revenue depuis longtemps et tu m’a regardée … Je … Tu t’es moquée de moi, oui, tu t’es moquée de moi! Tu fais semblant de lire ! La beauté! Toutes les beautés sont rusées et hypocrites ! Je ne te crois pas ! Je te déteste !

Baguila ne disait rien, frissonnant à chaque mouvement de Mansya.

Elle ne dit pas qu’elle restait calme seulement parce qu’elle avait peur de troubler son humeur, maintenant il était impossible d’expliquer quelque chose à Mansya.

Mansya, furieuse fixa Baguila, puis se mordit la lèvre au sang et partit, claquant la porte bruyamment.

Baguila soupira avec soulagement et ouvrit le livre de nouveau, même si elle savait qu’elle ne lirait pas. De la page, les yeux de Mansya, pleins de rage et de colère, la fixaient. Elle referma le livre.

Dimanche, Baguila dut, contre elle, tenir la promesse faite à Serbota, et Baguila elle passa deux heures avec lui.

Liké, – s’exclama-t-elle joyeusement en entrant dans l’appartement. Maliké donnait à manger aux enfants à la cuisine. Ayant entendu Baguila revenir, elle sauta rapidement de la chaise et se pressa à sa rencontre.

Pourquoi reviens-tu si vite ? Est-ce que vous vous êtes disputés?

Oh, Li-ké! – rit Baguila, en secouant la tête. – Pourquoi les hommes sont si stupides! Sais-tu ce qu’il m’a dit? – elle gloussa gaiement. Pour l’avertir, Maliké, pointa le bureau de Sarguel du menton. Baguila, comme si elle voulait dire: « Oh, on l’a complètement oublié », cacha sa bouche avec la paume de sa main. Sur les pointes des pieds et elles se dirigèrent vers la chambre de Baguila.

Qu’a-t-il dit ? Dès qu’elles fermèrent la porte derrière elles, Maliké, curieuse, bombarda Baguila des questions.

Nous n’avons pas dit un seul mot au parc et nous avons gardé silence au restaurant. Seulement sur le chemin du retour, près de la maison, il a soudainement dit : « Sois ma fiancée, Baguila! »

Elle rigola de nouveau, Maliké rit avec elle.

– Oh, c’est tellement drôle, j’en ai mal au ventre. Il enseigne à l’université, écrit sa thèse de doctorat, il est comme enfant ! Où a-il été si bien conservé?! Ha–ha, « ma fiancée » ! Oh, eh bien, il m’a fait rire!

Qu’est–ce qui ne va pas ? remarqua Maliké. Il n’est pas la plus mauvaise option. Et si nous parlons de sa naïveté, alors, très probablement, cela vient de sa pureté. Qu’en penses–tu ?

Peut–être, mais … il est au cœur de cette vie. Il écoute, regarde, lit et, malgré cela, ne sait même pas comment parler avec une fille. Et puis, est-il possible de parler d’un mariage au premier rendez-vous?!

Et qu’as-tu répondu?

Que puis-je répondre? J’ai dit que c’était trop tard, que j’allais demander la permission de mon fiancé. Je ne sais même pas comment ces mots sont venus dans ma tête. J’ai aussi ri … Regarde, s’il est toujours là?

Maliké souleva doucement le rideau.

Est–ce qu’il porte un chapeau et une imperméable blanc ? Il part.

Ouah! Dieu merci ! J’avais peur qu’il reste debout jusqu’au matin.

Maliké abaissa le store et soupira doucement:

Et pourtant c’est dommage que cela arrive ainsi!

Si tu regrettes, je peux le faire revenir. Si seulement je l’appelle …

Elles ont ri en même temps. Leurs rires furent interrompus par une sonnette. Maliké, comme si elle demandait: « Qui c’est?! », regarda Baguila d’un air interrogateur et alla ouvrir. Apparemment, Serguel fut aussi intéressé par la sonnette; les mains dans le dos, il se promenait entre la cuisine et la porte du bureau. Dès que Maliké apparut dans le couloir, il ouvrit la porte d’entrée.

Un jeune homme, âgé à peine de vingtaine d’années, se tenait sur le seuil.

Bonjour ! dit-il, confus, avec des regards interrogatifs.

Sarguel hocha la tête en guise de salut et pinça ses lèvres.

Qui cherchez-vous ?

En fait, je ne sais pas, – le garçon était complètement embarrassé. Moi … une personne … mon ami m’a envoyé.

Vous ? Chez nous?! C’est intéressant, Sarguel, surpris, regarda Maliké, puis le garçon. Il se méfiait de sa femme depuis longtemps. Qui est-ce votre ami?

Un artiste. Un bon artiste …

Alors, qu’est-ce qu’un bon artiste veut? Il veut écrire nos portraits ?

Le garçon comprit, évidemment, qu’il n’avait pas assez de patience pour continuer cette conversation, appuya contre le mur un objet enrobé du papier blanc.

Il vous a fait passer ce tableau. Il me semble, que je ne me suis pas trompé d’adresse. Je vous demande pardon pour le dérangement, il descendit les escaliers sans attendre de réponse.

Sarguel et Maliké se regardèrent attentivement. Maliké comprit parfaitement le regard de son mari, il n’avait rien de nouveau, sinon une jalousie absurde.

Faut-il encore que certains idiots nous envoient des cadeaux à la maison. Eh bien, ouvrons-le, voyons, dit Sarguel, posant ses mains derrière son dos avec arrogance.

Maliké s’approcha du tableau et commença à en défaire l’emballage. La maîtrise avec laquelle le fil en nylon fut noué, la propreté de l’emballage et l’art avec lequel le tableau avait été empaqueté, lui firent sentir l’attention particulière d’un artiste inconnu. Ils virent un grand portrait dans un cadre doré, éblouissant dans la lumière électrique. C’était un portrait d’une beauté, peint à l’huile. Ci-dessous, à droite, ils virent les initiales de l’artiste «Е. I.».

Sarguel et Maliké, sans cacher leur admiration, retinrent involontairement leur souffle et regardèrent l’image. Des yeux, profonds, noires, comme une nuit sans lune, des sourcils un peu soulevés, témoignaient des premières pensées, nées dans une belle tête frisée. Et le regard… C’était un regard de quelqu’un qui venait de faire une découverte. D’ailleurs, au moment suivant les lèvres tendres de l’enfant allaient en parler, elles s’ouvraient déjà laissant apparaître des dents blanches, bien serrées.

L’artiste la voyait ainsi.

Mais c’est … Baguila! s’écria Sarguel, en s’éloignant du portrait.

Son visage osseux et effronté rougit et il regarda Maliké avec stupéfaction.

Quoi, tu viens de le voir? Je pensais que c’était toi …

Oh, quelle déception ! Oh, je mourrais de bonheur, si quelqu’un m’avait dessinée ainsi …

Sarguel remarqua à quel point sa femme était émue.

Ha! Il regarda Maliké, avec une rage soudaine. Alors, invitons cet artiste ! C’est le même gars qui t’a envoyé un demi–litre de vin au restaurant de Médéo! Nous allons le trouver, et pour un bon prix, il te peindra sous n’importe quelle forme.

Il ne pourra pas me dessiner ainsi …

Comment ça, « ainsi »?! Quel devrait être le portrait pour pour qu’il te fasse mourir  de bonheur?

Maliké leva un instant les yeux vers son mari.

Alors, comme celui-ci, c’est tout !

–Mais c’est Buguila ! ..

Les mots de son mari, prononcés avec une moquerie évidente, firent naître des tourbillons de rage dans le cœur de Maliké, mais en essayant de ne pas se trahir, elle exhortait toute sa maîtrise de soi.

Sir, dit-elle, sa voix trembla, elle gronda presque. Va voir les enfants. Va, pour l’amour de Dieu…

Elle réalisa tardivement, que ces derniers mots, elle ne devrait pas les dire. Sarguel les attrapa immédiatement et cracha d’une voix mince:

Pourquoi est-ce pour l’amour de Dieu?

Maliké, ne trouvant pas de mots dignes, répondit pitoyablement:

Ils sont restés longtemps seuls…

Qu’est-ce que cela a à voir avec Dieu?

Sir, pour l’amour de Dieu, va voir les enfants, dit doucement Maliké, gardant les yeux sur le portrait de Baguila. Vas-y … tu oublies tout le temps que la mesquinerie épuise et, avant terme, rend vieux.

La vieillesse… C’était un coup dur à l’endroit le plus sensible. Cela n’avait rien à voir avec lui, mais Sarguel était furieux, quand il entendait les mots «vieux», «vieil homme» sortir de la bouche de sa femme. Ce que Maliké venait de dire, le priva de mots et repoussa dans la gorge tout ce qu’il comptait déverser sur la tête de sa femme. Il partit, le menton haut, marchant d’un air imposant comme une grue. Déjà sur le seuil de la cuisine, il se retourna et dit, les lèvres tordues :

Ce gribouillage, demain, je ne veux pas le voir!

Il claqua la porte. La voix arrogante de son mari, qui croyait fermement à son pouvoir, l’impudent claquement de la porte, mit Maliké hors d’elle. Elle resta un moment debout, reprenant la maîtrise d’elle–même, et puis suivit son mari d’un pas volontaire. Sarguel, qui ne s’attendait pas à un tel courage de la part de sa femme, la regarda avec des yeux abasourdis.

Sir, dit distinctement Maliké, déterminée à se contrôler. Tu sais, je ne me permets pas de discuter avec toi devant les enfants, mais maintenant je dois te remettre à ta place, parce que tout le monde t’a entendu crier sur moi. D’accord, je ne vais pas  exploser, comme une bulle de savon. Mais rappelle-toi bien, tu ne dois pas te mêler des affaires de Baguila. Elle n’est pas ta fille. De plus, elle n’a pas demandé à l’artiste de peindre ce portrait. Et donc, ton ordre ne vas pas être exécuté! Non ! Je comprends que cela t’est insupportable d’entendre de tels propos, mais tu ne vas pas d’en sortir cette fois-ci.

Sarguel mit lentement de côté son couteau, il coupait la tarte pour les enfants, lentement, sans quitter le visage de Maliké du regard, il se leva et se redressa avec tant de difficulté, comme s’il avait une lourde charge sur ses épaules.

Que fais–tu?! Tu… dit–il entre ses dents.

Oui. C’est moi, tu ne te trompes pas! Et le portrait ne faut pas le jeter, c’est une vision à courte terme. Imagine, comment Baguila va le prendre, déclara Maliké plus doucement, voulant, d’une part, se réconcilier avec Sarguel, figé comme un cadavre, et de l’autre côté se méfiant un peu de lui.

Sarguel ne dit pas un mot, figé sans mouvement. Enfin,  il vint à la vie. Il mit ses mains derrière son dos et sortit. – Maintenant, le cœur va lui faire mal, pensa Maliké avec tristesse. Peut–être, je n’aurais pas dû pousser si fort. Mais, qu’il aille au diable, c’est de sa faute ! Elle sépara les enfants qui se bagarraient pour une bagatelle.

Si vous avez assez mangé, allez au lit, cria-t-elle. Demain, vous allez avoir du mal à vous réveiller. Eh ben, levez-vous de table !

Elle essuya les mains et les bouches des enfants, elle les envoya dans leur chambre

– Au lit, sans discuter !

Vue l’humeur de leur mère, les enfants, firent la moue et commencèrent à se déshabiller en silence.

Maliké alla voir Baguila.

Vous êtes-vous querellés à nouveau ? demanda Baguila, levant la tête du livre.

Bien sûr, que pouvons-nous faire d’autre!

Est-ce encore une fois à cause de moi ?

Non, à cause d’un artiste.

A cause de quel artiste?… Ah,vous vous êtes souvenus de ce voyage à Médéo?

Maliké sourit doucement.

Viens dans le couloir.

Baguila, poussant ses pieds dans les pantoufles, suivit Maliké.

Voyant le portrait, elle ne comprit rien au début, puis elle arqua un sourcil, elle mit ses paumes sur ses joues et rougit.

Alors, t’es-tu reconnue? Contrairement à Sir, tu réagis vite. Lui, il a décidé que c’était moi, dit Maliké, en suivant Baguila du regard.

Elle fixa le portrait, puis Maliké.

Buguila eut du mal à se reprendre.

À mon avis, rien de spécial … dit-elle d’un ton incertain et avec un frisson dans sa voix.

Comment ça, rien de spécial?

Il m’a vu une fois et m’a immédiatement dessinée … C’est honteux, Liké, non ?

Tu n’es pas allée poser pour lui. Ou bien…

Mais non.

Alors, il n’y a rien de honteux. D’ailleurs, ce n’est pas ton portrait. C’est un fantasme d’artiste basé sur quelques faits ! C’est la faute à personne, que tu sois belle à rendre fou. Et la beauté n’est pas ta propriété personnelle, les autres doivent l’admirer. Le Dieu a créé la beauté pour cela … Qu’en sais-tu, peut-être dans cent ans ce portrait deviendra un chef-d’œuvre. Les descendants devraient savoir que dans les années soixante-dix du vingtième siècle, une créature belle et intelligente a vécu sur la terre.

Baguila ne pouvait pas comprendre, si Maliké plaisantait ou parlait sérieusement, mais sa confusion fut dissipée.

C’est à cause de ce portrait que Sir et moi nous nous disputions un peu…

Malika toucha le tableau avec un mouvement insaisissable.

– Il est contre le portrait en tant que forme d’art visuel, rit-elle entre ses dents. Où allons-nous le mettre? Dans ta chambre?

Non.

D’accord. Demain nous allons voir. C’est bien, qu’il t’aie dessinée, toi. Si ça avait été moi, Sir m’aurait pendue, moi, à la place du portrait.

Liké, tu ne dois pas le contredire tout le temps.

Оh, оh! Je vois, que les sentiments familiaux se réveillent.

Je suis juste désolée pour lui.

Regardez-la, qu’elle est délicate! D’accord, aujourd’hui il a eu assez, laissons-le tranquille. Prends le portrait et amène-le dans ta chambre. Si tu ne veux pas le voir, ferme-le avec la serviette.

Maliké rit à nouveau et, poussa Baguila en direction de sa chambre, entra dans la chambre de Sarguel.

Sarguel, sans changer la posture prise dans la cuisine, se tenait près du lit fait et regardait par la fenêtre. Maliké alla au lit comme si de rien n’était et commença à le défaire. Alors Sarguel se tourna vers elle de tout son corps.

Ses yeux étaient toujours exorbités, comme s’il n’avait pas bougé les cils. Maliké le vit bouger, mais prétendit se ficher de tout et se prépara à dormir. Sarguel se déplaçait dans la chambre comme un pendule, elle ne l’entendit même pas commencer son sermon habituel.

Depuis la création du monde, depuis que l’homme et de la femme ont bu la coupe de l’unité du mariage, ils sont obligés de vivre en paix et en harmonie sous un même toit, dans un foyer commun. Même si le moment vient de prouver quelque chose, ce n’est pas par le cri, pas ni par la colère ou la fureur, qu’il faut le faire, sinon une faille déchire la famille, en devenant de plus en plus profonde. Je ne crois pas à l’égalité et à la démocratie entre conjoints, dont on parle tant de nos jours. Un des conjoints doit dominer dans la famille. Et là où ça n’existe pas, la famille cesse d’être une famille. L’égalité et la démocratie ne sont pas les fondements de la coexistence des représentants des deux genres, elle peut se briser comme un vase de verre qui tombe sur une pierre, à cause de contradictions occasionnelles, d’erreurs mineures. Par conséquent, chère Maliké, continua-t-il en faisant les cent pas et en élevant la voix au mot «chère», il n’y a pas de place pour la démocratie dans cette maison. Votre colère, votre intrusion violente devant les enfants, ainsi que ce claquement aiguë de la porte, c’est un harcèlement de l’époux. La femme, quelle que soit la situation, doit respecter l’homme. Peut-être, certaines femmes se considèrent plus intelligentes que leurs maris, mais, malheureusement, cette sagesse, rien ne la confirme. Au contraire, si la femme est sage, elle respecte son mari, elle n’affecte pas son honneur …

Sir, dit Maliké en s’installant sous la couverture, avez-vous terminé votre cours?

Non, il ne regarda même pas sa femme. Je ne donne pas de cours. Que ce cours soit terminé ou pas, dépend de toi. Si tu as bien compris tout ce que j’ai dit, alors j’ai fini.

J’ai tout compris.

Sarguel s’arrêta de marcher et regarda sa femme:

Il y a plus de colère dans ta voix que d’humilité. Je ne te crois pas.

Ne me fais pas vieillir. Sir, dit Maliké d’une voix veloutée.

La tête de Sarguel se contracta légèrement et il regarda longuement sa femme:

C’est vrai, commença-t-il une nouvelle tirade. Tous les hommes …

Laisse tomber, pour l’amour de Dieu! demanda Maliké avec colère. Pourquoi tout ça, « l’homme », « l’homme »? Qu’est-ce que tu te soucies des hommes?

Sarguel la regarda avec une surprise furieuse. L’hypocrisie et la colère, réchauffèrent le sang dans ses veines sclérosées, et ses yeux sautèrent presque de leurs orbites. Dans les mots  » Qu’est–ce que tu te soucies des hommes? », il entendit « tu n’es pas un homme ». En outre, sa femme l’avait dit calmement et lourdement. Donc, elle le pensait depuis longtemps, puis elle avait eu cette occasion de le dire à haute voix. Et elle l’avait dit … En arrivant à cette conclusion, Sarguel faillit brûler de son propre feu, qui l’enflammait de toute sa puissance et sa force. En outre, sa femme prit un livre d’un air tellement indifférent, sans s’énerver, trouva la bonne page et, ne faisant aucune attention à lui, commença à lire! Il étouffa de rage. Regardant le visage calme et insouciant de sa femme, sa poitrine blanche à peine visible et ses épaules obliques, pour la première fois il réalisa avec la plus grande clarté qu’il ne pourrait jamais la vaincre, que peu importe combien de fois ils se querelleraient, il serait toujours vaincu. Et derrière cette douloureuse confession, une autre se glissa en plus … Il n’était pas digne de cette femme. Il ne pouvait rien offrir à son esprit vif et à son corps jeune et fort, qui voulait vivre non pas dans la paix, mais dans la passion. De telles pensées, apparaissant pour la première fois dans sa tête, commencèrent à éveiller de nouveaux sentiments dans les replis de sa poitrine de poulet. Sans raison apparente, il se souvint soudain de sa défunte épouse. Elle était beaucoup plus douce et plus soumise, que cette femme. Elle l’écoutait silencieusement et ne lisait pas les romans de Dumas avant de se coucher. Oui, elle ne se gonflait pas de fierté et d’arrogance, comme celle-ci … Elle était silencieuse d’habitude, et beaucoup plus tendre, que celle-ci … « Alors elle croit être au-dessus de moi, je ne suis qu’un mur pour elle, une chaise. Je crie, je m’énerve, je prouve quelque chose et pourquoi?! Que puis-je lui prouver? Le tout c’est que je suis dépendant d’elle, et le reste lui est égal, c’est l’essentiel! « 

Ces arguments étaient insupportables à Sarguel, étouffé par la haine et l’impuissance, il ne voulait pas rester près d’elle, il sortit dans le couloir avec l’air malheureux.

« Mais quelle bagatelle! pensa-t-il, debout devant la fenêtre. C’est une honte d’en parler aux autres. Un portrait de quelqu’un peint par un artiste! Et c’est la raison du divorce?! De la rupture familiale. Cela fera plaisir aux ennemis. Sommes-nous si faibles, que chaque absurdité nous fasse trébucher? Mince, sommes-nous étrangers l’un à l’autre! .. Et si je meurs? il tressaillit à cette pensée. Elle ne pleurera même pas. En fait, elle s’en fout! »

De nouveau il vit une fois de plus sa première femme. Puis ses deux enfants adultes. Deux fils qui vivent seuls. Soudain, il réalisa que personne n’éprouvait quoi que ce soit pour lui : les enfants qui dormaient dans la pièce voisine, Maliké … Tous, ils pouvaient vivre sans lui, aucun d’entre eux n’avait besoin de lui, et s’il mourait, personne ne serait particulièrement inquiet, personne ne demanderait à Dieu de le ramener sur terre. Et les amis et les camarades étaient tous pareils! Karatay n’était pas mieux, qui prétendait seulement s’inquiéter pour lui.

« Pourquoi est-ce ainsi? Pour quelle raison? Où sont ces gens qui ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre? Où sont-ils? Pourquoi est-ce que je n’ai jamais vu qu’un meurt à cause de la mort de l’autre? »

Il se sentit orphelin, il n’avait personne dans ce monde et il n’aurait pas de proche. Mais qu’arrivait-il ? Pourquoi avais-je le noir aux yeux? A cause de la vieillesse? C’était peut-être ainsi que l’âge vieillissait le corps humain. Par ce noir, ces pensées … Etait-il possible que le reste de sa vie passât comme ça?!

Sarguel commença de nouveau à se plonger dans ses pensées amères, mais rapidement se reprit. – Ça ne marchera pas, dit-il à quelqu’un avec une malveillance méchante. Ces arguments n’ont aucune utilité. Il faut être stoïque. Oui … stoïque …

C’est ça. Il soupira, soulagé, alla regarder les enfants et, puis, sorti de la chambre d’enfants, il se déshabilla et se dirigea vers Maliké. Elle dormait, ayant oublié d’éteindre la lampe de chevet, ayant laissé tomber le livre par terre.

Il jeta un coup d’œil sur le corps de sa femme, qui se profilait sous la couverture, et, heureusement, il ne remarqua pas que le désir de l’homme ne s’éveilla même pas. Mais tout de même un sentiment surgit, et il suffit seulement à éteindre la colère envers cette femme endormie.

C’était une journée glaciale d’un hiver sévère et riche en neige. Il n’y avait personne à la maison. Baguila avait convenu avec ses camarades de se rendre à la bibliothèque, et il lui restait encore une heure et demie avant d’y aller. La solitude, comme on le sait, peut emmener la pensée humaine vers les virages très inattendus, surtout dans un appartement de cinq chambres spacieuses, rempli de beaux meubles rembourrés et des livres que personne lira jamais…

Elle savait que Zhasyn était de retour depuis longtemps, mais elle ne trouvait pas d’excuse pour parler avec lui. Plusieurs fois Baguila entrait dans des cabines téléphoniques, essayait de composer son numéro. Mais trois ou quatre chiffres numérotés, elle commençait à respirer fréquemment, son visage s’embrasait et elle sautait hors de la cabine. Restée seule dans la maison, elle s’approcha plusieurs fois de l’appareil, posé sur la table basse dans le couloir. Et chaque fois, elle fut envahie par la honte épineuse. Faire ces six chiffres était plus fort qu’elle. Il lui semblait vicieux d’approcher le téléphone.

Et maintenant, après de longs hésitations et des réflexions contradictoires, elle vint au téléphone. Lentement, elle souleva le récepteur et le porta à son oreille... Le signal retentit, bas et monotone. L’appareil fonctionnait parfaitement. Il était prêt à apporter sa voix à Zhasyn en quelques secondes.

Elle composa calmement les trois premiers chiffres. Au quatrième, ses doigt tremblèrent. Le cinquième chiffre, elle le composa à peine, comme si son doigt devenait une paille et était sur le point de se casser. Il lui restait encore un, le dernier … Elle posa son index sur huit, le disque glissa lentement … Elle eut du mal à respirer. Elle ferma les yeux en entendant de longs bips dans le récepteur. Un, deux …

Puis quelque chose craqua, et aussitôt une voix d’homme indifférent et froid retentit. Elle ne pouvait pas ouvrir la bouche.

Oui, répéta l’homme avec irritation.

Zhasyn ! haleta-t-elle.

Allô?!

Bonjour ! laissa échapper Buguila, effrayée, que maintenant il raccrocherait, et elle n’aurait pas assez de force pour appeler la deuxième fois.

Bonjour ! Que voulez-vous?

Quand êtes-vous arrivé?

Il y a longtemps. Qui est-ce ?

Est–ce que vous … m’avez oubliée ? Je…

Qu’est-ce que vous marmonnez ? Qui est-ce ?

Je… C’est moi, Baguila !

Ah, je me souviens … Je voulais vous appeler, mais je n’ai pas eu de temps. Est-ce que vous vous voulez quelque chose ?

Baguila raccrocha. « Est-ce que vous vous voulez quelque chose? » Ces mots, comme un jet d’eau, faillirent la renverser. L’âme tomba une fois de plus, se brisant en morceaux.

Elle se jeta sur le lit, le visage en bas. « Est-ce que vous vous voulez quelque chose ? » Quel goujat! Un malotru! Pourquoi l’ai-je appelé, pourquoi? Quelle idiote! Tant pis pour moi. C’est de ma faute! Voulais-tu entendre sa voix? Alors, prends ça!

Elle revint en elle, car la porte d’entrée claqua bruyamment dans le couloir. Au son des pas, Baguila reconnut Sarguel. Elle s’assit rapidement sur une chaise, attrapant un livre. Le téléphone sonna. Sarguel décrocha le téléphone. Buguila, se souvenant de l’escarmouche avec Mansya, se dirigea sur la pointe des pieds vers la porte et la ferma.

Les pas de Sarguel retentirent. Il marcha droit à sa chambre. Il s’attarda un peu à l’entrée. La porte s’ouvrit doucement. Baguila sentit le regard tranchant de Sarguel sur son dos. Pourquoi la regardait-il comme ça ?

Baguila!

Il était clair qu’il l’appellerait, mais elle frémit tout de même.

Essayant de ne pas regarder son visage, elle se tourna à moitié.

C’est pour toi … Le téléphone, dit-il d’une manière significative. Baguila haussa les épaules d’étonnement et passa devant Sarguel pour prendre l’appareil. Sa voix irritée et son menton levé lui firent comprendre que Sarguel n’aimait pas du tout celui, qui l’appelait.

Allô, dit-elle d’une voix remarquablement indifférente.

C’est moi. Êtes-vous vexée à nouveau ?

« Zhasyn ! C’est lui ! Oh, Seigneur ! Que puis–je lui dire?! « 

Vous m’entendez? demanda sa voix de velours et en même temps lourde comme du plomb, je demande si vous m’entendez-vous.

– Oui… Que voulez-vous ? Qui a décroché le téléphone ?

Appelez-vous pour le savoir ?

C’est un type très méchant.

Je ne vais pas parler de mes parents avec vous.

Tout le monde peut se mettre en colère, comme vous. Ça me surprend. Avez-vous du temps libre demain?

Non.

Trouvez-le, s’il vous plaît, il rit légèrement. Je n’ai jamais supplié personne. C’est étrange…

Je n’ai pas le temps. Au revoir!

Ne jetez pas le rcepteur, cela se fait seulement dans des mauvais films. Donc, demain à six heures pile du soir à côté de l’hôtel Alma-Ata. Ne soyez pas en retard. Venez. Ensuite, vous pourrez me détester toute la vie. Bien que tout le monde peut détester. C’est ça. Bonjour !

Baguila resta figée, le récepteur à la main. Comme il est arrogant! Insolent! Il pense que je vais courir ! Non, il peut toujours attendre!

Réalisant que la conversation était finie, Sarguel quitta le bureau.

Baguila, dit-il d’un ton officiel, comme s’il parlait au tribunal. Peut-être cela va te vexer, mais je vais te dire… Ne parle plus à cette personne. Il n’a pas une seule goutte de culture, de respect des gens ! Il appelle chez les gens, entend la voix d’un homme au téléphone et ne dit même pas bonjour. « Appelez Baguila! » Et c’est tout. Et sa voix, cette voix! Quel goujat! Est-ce que tu me comprends?

Oui, je comprends!

Baguila, comme un enfant, hocha la tête et, sans entendre le développement de la discussion, s’en alla dans sa chambre. Fermant la porte derrière elle, elle se rappela, ce que Zhasyn et Sarguel avaient dit l’un de l’autre et sourit involontairement. Mais la raison de ce sourire fut l’appel de Zhasyn. Il l’avait appelée, et c’était la chose la plus importante dans sa vie!

Le lendemain, exactement à six heures du soir, Baguila se tenait devant l’hôtel Alma-Ata. Après une discussion longue et animée avec Maliké, il fut décidé qu’elle devait y aller. Zhengué ne pouvait pas laisser cette histoire sans suite. Oh, s’il l’avait invitée, elle! .. Le fait qu’il soit marié et qu’il ait des enfants, Maliké s’en fichait. Elle était bien plus préoccupée par le fait que Zhasyn invitât Baguila à l’hôtel. Mais, après avoir réfléchi, elles trouvèrent que c’était seulement un hasard.

Au cours de la discussion, elles fondirent en larmes, admettant que la vie de la femme n’était qu’une série de défaites, de prières et de concessions.

Aller à cette rencontre était la toute première grande concession de sa vie pour Baguila mais elle était tout à fait naturelle pour Maliké, qui ne comprenait tout simplement pas comment elle pouvait bouder quand Madiev lui-même l’appelait !

En s’approchant de l’entrée de l’hôtel, Baguila hésita, ne sachant pas comment faire,  mais Zhasyn apparut au coin de la rue, comme si il la guettait (et peut-être c’était le cas).

Dix-huit ans … Cela suffit amplement pour qu’on voie une variété de relations entre les autres, qu’on puisse s’étonner, désespérer, haïr et même tourner mal. Mais Baguila regardait toujours ce monde avec une curiosité naïve, elle ne voyait que la pureté, le soleil et une raison pour des expériences sensuelles. Bien sûr, elle était déjà sortie avec des garçons plus d’une fois et les avait même embrassés sur la bouche … Mais la rencontre avec Zhasyn était le premier vrai rendez-vous, et depuis hier son petit cœur ne trouvait pas la paix, tremblant comme une feuille au vent. Quand Zhasyn lui dit bonjour, elle lui répondit à peine, car elle manquait d’air. Seulement à ce moment-là, Baguila put le regarder et elle baissa rapidement les yeux. La fierté d’hier disparut sans laisser de trace, elle ressemblait maintenant à un chevreau, stupidement crédule.

« Tiens, je lui plais, pensa Zhasyn. Elle semble amoureuse! »

Il restait toujours à l’écart de mots tels que «amour», «sentiment», «fidélité». En tout cas, il n’avait pas rencontré de personnes dans sa vie qui lui prouveraient la réalité de ces mots, d’ailleurs, par nature il avait un penchant pour des relations rudes, et ces mots le piquaient comme des poils hérissées. Et il ne supportait pas les gens, qui les utilisaient souvent. Il ne lisait jamais les œuvres sur l’amour, il nota avec insatisfaction les déclarations de Tolstoï sur l’amour, sur les sentiments et, à la fin du roman sentimental de Dostoïevski « Les nuits blanches », il écrit nerveusement: « Croit-il vraiment aux gens idéaux?! » Pour chaque cas de la vie, il avait des jugements clairs. En particulier, il soutenait fermement l’idée que la romance et le lyrisme n’étaient qu’une illusion, ils faisaient peur, rendaient difficile la compréhension de la vie. Il cultivait avec soin cette philosophie de la vie dans son travail. Ses héros ne sont pas des gens. Ce sont des surhommes, dépourvus de sentiments humains, le critiquaient certains. D’autres étaient d’accord, arguant qu’il était grand temps de regarder la vie dans les yeux. « Jusques à quand l’humanité fera-t-elle attention aux faiblesses des individus ? Les œuvres en prose de Zhasyn sont une nouvelle vision réaliste de la vie d’aujourd’hui, criaient ses alliés, et seuls les prédateurs et les imbéciles sentimentaux ont peur de ce point de vue. »

Zhasyn, qui n’était jamais troublé, hésita un peu et perdit les mots préparés pour cette rencontre.

Allons-y, dit-il, un peu embarrassé, montrant la voiture qui les attendait, il n’était pas sûr, qu’elle allait le suivre.

Baguila ne résista pas, elle ne demanda même pas où il voulait l’emmener. Elle le suivit, comme envoûtée. Zhasyn la fit s’asseoir sur le siège de devant et s’installa derrière. Ce fut involontaire, mais comme si quelqu’un lui avait ordonné de rester loin de la fille. « C’est bizarre ! se dit-il en fermant la porte derrière elle. Qu’est-ce qui m’arrive?! Non, c’est impossible ! »

Ils roulaient prudemment le long de l’avenue glacée, il se sentait toujours embarrassé. Qu’est-ce que c’était ? Etait-il vraiment perdu en présence de Baguila?! En plus, son discours bien solide et dur s’écroulait comme une vieille enceinte et, cela le frappait encore davantage, pour la première fois dans sa vie, sa poitrine se remplissait de chaleur, quand il regardait Baguila.

A trente et un ans, bien sûr, il avait connu des femmes, et pas mal de femmes. Il en eut de toutes sortes: réservées et amusantes, belles et pas trop… Mais jamais son cœur ne battit plus vite que d’habitude. Chaque fois c’était la même chose – il soumettait une femme, lui faisait sentir la puissance de son désir et… c’était fini. Il ne voyait pas plus loin.

Ce qu’il écrivait à ce sujet était plus difficile, plus intéressant, et les femmes s’offusquaient, accusant Zhasyn de Dieu sait quoi. Elles l’aimaient au point de céder à son moindre désir … Les yeux intelligents et le regard perçants, la logique de fer et des raisonnements osés, qu’il soit parmi les économistes, les linguistes, les archéologues, les historiens, les artistes ou les acteurs le faisaient sortir de l’ordinaire aux yeux des femmes. Beaucoup de femmes exigeaient l’expression d’un grand amour et provoquaient ainsi des méchantes crises d’irritabilité. Il pensait que les deux sentiments pouvaient naître et mourir volontairement: l’amour et la haine; décrire une simple liaison par ces mots de valeur n’est qu’une méchanceté la plus primitive.

Ils vinrent au théâtre et regardèrent la tragédie d’un dramaturge étranger. Mais elle ne suscita aucun intérêt chez Baguila. Depuis qu’elle étudiait à Alma-Ata, elle venait au théâtre pour la troisième fois, mais pour une raison quelconque, elle ne prêtait attention qu’au jeu des acteurs. Ils en parlèrent à l’entracte.

Après la représentation, Zhasyn attrapa un taxi. Baguila fut assise devant, et lui, derrière. Et alors non plus, elle ne demanda pas où ils allaient.

La veille, il avait beaucoup neigé, et c’était difficile de rouler. La voiture zigzaguait aux carrefours, elle glapissait sur la glace, incapable de prendre de la vitesse. Quand, finalement, ils sortirent sur une avenue droite, Zhasyn dit soudainement, sans dissimuler sa surprise :

C’est la première fois que je rencontre une fille comme vous.

Baguila se tourna vers lui.

Dans cette situation, on devrait demander où on va!

Je sais déjà. Pourquoi demander?

Zhasyn, abasourdi, resta silencieux. Seulement dans un instant, il demanda prudemment: « Comment le savez-vous ? »

Votre numéro de téléphone commence par 39.

Et alors?

Et nous approchons juste du quartier, où les numéros de téléphone commencent par ce chiffre.

Avec un tel sens l’observation, dit Zhasyn avec étonnement, vous deviez aller à l’école de droit! Et d’ailleurs, je ne l’aime pas beaucoup. Il faut que je fasse attention!de

Eh bien, est-ce possible d’agir de cette manière?! Les études d’histoire ne sont pas pour moi, mon observation ne me va pas, même mon prénom est inapproprié, comment puis-je vivre ? demanda-t-elle, en se tournant vers lui, souriant et levant les sourcils d’un air interrogateur.

Comment vivre? .. En tant qu’une norme de beauté, vous pouvez être protégée par l’UNESCO et mise dans un musée froid.

Et que ferai-je vieille ?

Alors vous serez le modèle d’une beauté vieillissante. Une commission internationale décidera, si vous serez vêtue ou pas.

Baguila, chassa vivement le sourire sur son visage, détourna les yeux.

Merci au moins pour ça, dit-elle, ne cachant pas sa gêne.

Le ressentiment à demi enfantin et la fierté passionnée, la façon dont elle s’installa, le menton relevé firent éclater de rire Zhasyn, et il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était devenue encore plus belle en ce moment. Arrivés à la maison de Zhasyn, ils laissèrent partir la voiture.

Baguila ne se demandait pas vraiment où il l’emmenait et pourquoi, mais quand elle monta l’escalier, elle sentit ses jambes trembler. « C’est un homme inconnu, pensa-t-elle, complètement inconnu. Et je lui suis comme attachée. Est-ce possible de s’humilier autant. Qui est chez lui ? Et si sa femme est là? Comment vais-je me présenter ? Comme qui va-t-il me présenter? Une maison absolument inconnue, au milieu de la nuit. »

Je… Je pense que je vais partir, dit-elle, s’arrêtant avec hésitation au palier du deuxième étage. Non, je ne vais pas aller chez vous. Excusez-moi…

Zhasyn la regarda, soudainement embarrassé.

Je vous prie, je peux tout pardonner, dit-il. Seulement si vous partez maintenant, vous allez  montrer que vous vous fichez de votre confiance envers moi et de mon attitude pure envers vous.

Peut-être, murmura-t-elle, bougeant légèrement ses lèvres.

– Il est impossible de vous dissuader.

– Où dois-je aller?

Au troisième. Venez …

Il n’y avait personne dans la maison de Zhasyn, sauf son père. Sa femme, avait pris un congé d’une semaine, et était allé avec les enfants passer des vacances d’hiver à l’aoul. Le père, très malade et vieux, était couché dans la pièce du fond. Ouvrant la porte avec sa clef, Zhasyn pointa la vestiaire avec la tête et alla lui-même voir son père.

Eh bien, dzhiguite, comment vas-tu? entendit Baguila.

Merci, l’aksakal, pas mal, répondit son père.

Y a-t-il une lettre de Sophia Loren?

Non.

Tant pis.

Baguila accrocha son manteau en peau lainé au vestiaire, enleva ses bottes et se figea, ne sachant pas quoi faire ensuite.

Veux-tu y aller? entendit-elle à nouveau.

J’y vais, si tu me paies les frais de voyages.

Zhasyn rit et fit signe de la main à Baguila d’aller dans une pièce à droite. Baguila alla docilement là où on lui dit.

Quel malin! maintenant la voix de Zhasyn se fit plus douce. Alors, je dois te payer ton escapade amoureuse ?

C’est cela, dit son père en toussant.

Alors, reste couché. Peut-être Sophie Loren viendra elle-même. Veux-tu boire du thé ?

Non. Pas maintenant.

Un café ?

Pourquoi faire ? Veux-tu que, je bouboule toute la nuit, comme un hibou?

Zhasyn rit à nouveau bruyamment et partit voir Baguila, en disant:

Bien, si tu as besoin de moi, tu appelles.

Buguila, s’étonna de cette manière de communiquer, inhabituelle entre père et fils, et entendit Zhasyn enlever ses vêtements et ses chaussures. Elle regarda autour d’elle, remarqua trois étagères le long des murs, pleines à craquer de livres et en eut un vertige. Elle se sentit une petite créature sans défense.

– C’est une torture. Est-il possible de lire autant? pensait-elle, sa fierté blessée, puisque le propriétaire de ces livres savait beaucoup plus qu’elle.

Dès qu’elle parvint à mettre de l’ordre dans ses pensées, Zhasyn entra dans la pièce. Il franchit le seuil, il éteignit la haute lumière et alluma la torchère posée à côté du bureau.

Pardonne-moi, dit-il en regardant Baguila avec un doux sourire. Je n’étais pas à la maison depuis longtemps, je devais passer voir mon père tout de suite.

Ah, bon? Et je pensais, qu’il était votre beau-fils, plaisanta Baguila, se référant à leur façon de parler.

On parle depuis longtemps comme ça … Je suis le premier-né de ce dzhiguite. Chez nous, tant que le grand-père est vivant, le premier enfant n’appartient pas à son père. J’ai été élevé par mon grand-père. J’ai grandi dans ses bras. Et notre dzhiguite a eu après moi deux filles qui se sont mariées rapidement, et lui et Sophie Loren n’ont plus eu d’autres enfants. Après la mort de mon grand-père, mon père commença à me tourner autour et, à la fin, me fit déménager chez lui. Maintenant, nous nous moquons l’un de l’autre, comme des gens de même âge.

Et qui est Sophie Loren ?

Comment qui! Une actrice de cinéma très célèbre. Et chez nous, c’est la femme de mon dzhiguite, rit-il. Elle est parie avec ma femme et mes enfants au village. La mamie est absolument convaincue que ses petits-enfants ne peuvent pas se passer d’elle.

Pourquoi l’appelez -vous ainsi?

Ha, ce n’est pas si facile ça! Sophie Loren est venue à Moscou, quand le film « Les Fleurs du soleil » est sorti sur les écrans. Mon père est venu avec moi à Moscou à l’époque. A l’hôtel, un groupe d’auteurs kazakhs, dont je faisais partie, a rencontré l’actrice. Mon père l’a vue aussi. Quand nous sommes rentrés dans notre chambre j’ai demandé à mon père : « Eh bien, l’avez-vous aimée? » Il a agité sa main : « Avez-vous tous mangé le cerveau de vos ânes? » Elle n’est pas mieux que ma vieille. Si Sapar-kul s’apprête, elle surpassera facilement Sophie!  » Alors, je lui ai demandé:  » Eh bien, si nous payions la dot et que tu l’épousais?  » Papa a refusé catégoriquement, car elle était trop mince. Depuis, nous en parlons, comme vous l’avez entendu.

Baguila pouffa, laissant tomber son rire argenté.

C’est intéressant. Dans notre famille, personne ne parle ni même imagine parler de cette manière. Tout est à sa place. Le père c’est le père, la mère c’est la mère, l’enfant c’est l’enfant. Chez tous ceux que je connais, c’est encore plus que cela, souvent la place de chacun est indiquée trop clairement.

Il n’est pas nécessaire qu’une telle hiérarchie existe dans chaque famille, Zhasyn alluma une cigarette. Voulez-vous dîner?

Non, merci.

Je n’en ai pas envie non plus. Nous perdrions du temps. Je regrette beaucoup les minutes à satisfaire l’estomac. Prenons plutôt du café.

Zhasyn partit à la cuisine. Le robinet grommela, le couvercle de cafetière tinta, une allumette craqua. Puis les portes du réfrigérateur et des armoires claquèrent.

Zhasyn, souriant légèrement, retourna dans la pièce.

Vous savez …, commença-t-il, et il se tut juste pour s’installer dans un fauteuil en face de Baguila, l’homme passe la moitié de sa vie à se nourrir et dormir. Parfois, il me semble que les gens ne sont créés que pour manger, dormir et mourir. Se mettre à table trois fois par jour c’est presque de la folie, et il y a aussi ceux qui mangent du matin au soir. À mon avis, le Tout-Puissant est un grand égoïste, il ne pense qu’à lui-même. Si vous lisez la Bible et le Coran, vous pouvez penser que Dieu et Allah ont créé un homme exclusivement par condescendance. Est-ce vrai?! Dieu a créé l’homme pour s’amuser. Fatigué de l’oisiveté, il a inventé l’homme et, comme s’il ne trouvait pas une planète plus normale dans l’univers, il nous a éloignés des autres mondes, nous plaçant sur une planète appelée la Terre. Les gens, comme les fourmis gênantes, ont commencé une existence collective. Et bien qu’ils ne reçoivent que peu de temps à vivre, bien qu’ils enterrent leurs semblables par milliers, leur existence leur semble être éternelle, comme celle du Tout-Puissant. Ils se sont donnés et se donnent à la vie quotidienne insignifiante. C’est sympa pour le Créateur. En regardant notre vie, il meurt de rire, il a toujours un spectacle joyeux. Sans nous, il serait mort d’ennui. Pourtant, l’imagination du créateur a porté ses fruits. Bravo !

Zhasyn sourit amèrement. Baguila ne comprenait pas de qui il se moquait: du Dieu, des gens ou de lui-même. Soudain, elle eut peur. Elle n’avait jamais vu un homme qui disait du mal de Dieu. Et celui-ci était assis en face d’elle, fumant une cigarette, et blasphémait non seulement contre l’homme, mais aussi contre le créateur. Elle n’avait  lu ni la Bible, ni le Coran, elle ne pensait jamais à Dieu, mais c’était quand même effrayant … Bon, Zhasyn, d’accord, mais son père?! Déjà un aksakal, et il se moquait aussi d’Allah avec son fils! Elle voyait Zhasyn seulement pour la deuxième fois. Pendant ce temps, elle avait eu le temps de le détester plusieurs fois, d’oublier cette haine et de s’ennuyer sans lui… N’importe quel mot de Zhasyn, même son seul coup d’œil mécanique, lui faisait perdre la tête, comme une gorgée de champagne, et elle réalisa d’un coup à quel point elle était petite et complexée. S’ils se voyaient de nouveau, combien de fois devrait-elle bouillir, se calmer, pleurer et rire? Baguila sentit inconsciemment que cela arriverait plus d’une fois.

D’accord, arrêtons cette conversation, dit Zhasyn, écrasant le mégot dans le cendrier. Combien de temps pouvez-vous rester?

Cinq minutes, dit-elle en chassant de la main une épaisse fumée, parce que je devrais déjà être à la maison. J’ai dépassé de deux heures le temps qui m’était permis.

Eh bien, merci! Zhasyn, embarrassé, ouvrit la fenêtre, non, pas pour la franchise, pour l’ingéniosité.

Aimes-tu parler d’une belle manière?

Non, pas trop. Mais je ne suis pas contre de beaux virages. Les mots, vous savez, ont déterminé les plus grands événements du monde : de la paix à la guerre …

– Excusez -moi, le café bout, non?

Zhasyn se précipita très vite à la cuisine. Il apporta le café sur un plateau selon toutes les règles du service et le plaça sur une table basse entre leurs fauteuil.

Je comprends, – il versa du café dans les tasses, – vous avez été élevée dans un environnement complètement différent. Tout ce que je je dis et fais, même le fait que je vous ai amenée chez moi peut sembler impoli, contre nature. Mais je ne vais pas arranger tout le monde. Toute personne ne peut pas être satisfaite absolument de tout, même le Tout-Puissant, nous ne sommes pas toujours satisfaits de lui. N’est-ce pas? Mais laissons Dieu tranquille. Le plus important est de comprendre correctement ce qu’on fait et ce qu’on dit. Tout le reste est l’arrière plan, pour ainsi dire, le côté technique de l’existence …

Oui, vous dites et faites beaucoup de choses pas comme tout le monde, dit Baguila, prenant une gorgée de café. Ne vous vexez pas… Aimez-vous votre femme?

Zhasyn sourit, mais ne répondit pas. Il fixa Baguila. De nouveau, elle ne put pas supporter ce regard perçant et froid, et, comme si elle avait peur de se brûler les yeux, elle baissa instantanément ses cils, s’agita.

Les joues de Baguila rougirent, en mordant les lèvres, et elle commença à tourner sa tasse entre ses longs doigts fins. « Pourquoi suis-je venue ici? En effet, pourquoi? se demanda-t-elle, embarrassée, ne sachant pas où se mettre. Pourquoi suis-je si mal à l’aise? Peut-être, je suis vraiment mal élevée? – elle était prête à pleurer. – Il s’avère, qu’être mal éduqué cela veut dire, ne pas être comme lui?! Mais est-ce que tout le monde doit être comme Zhasyn? Bien sûr que non, c’est stupide! Je devrais tout lui dire et quitter cette maison, maintenant, immédiatement! « 

Bon, je vais vous répondre, déclara Zhasyn soudainement, laissant Baguila complètement stupéfaite. Vous, apparemment, vous avez voulu demander autrement: pourquoi je vous ai invitée ici? .. Je n’avais aucune idée secrète. Je voulais juste vous parler dans cette atmosphère. Je ne sais pas pourquoi ou peut- être que je sais … Comprenez-moi bien, vous êtes née faucon, et ça me fait mal au cœur, que vous tourniez avec les corbeaux et les hiboux dans leur vol gris. Pour qu’un homme devienne une personnalité, un don naturel ne suffit pas, tout dépend de l’environnement, dans lequel il se trouve. Retenez-le, sinon je ne vous parlerai pas. Eh bien, un peu plus de café ?

De combien d’années votre père est-il plus vieux que vous? – demanda Baguila brusquement.

Cette question inattendue fit se redresser Zhasyn dans son fauteuil.

Exactement autant qu’il est mon aîné.

Vous, semblez confondre les adultes avec les enfants. Vous parlez avec l’aksakal comme avec un petit enfant, mais avec moi comme avec une vieille.

Zhasyn se figea, la fixant. Ses yeux froids se remplirent de chaleur, il aima ce que Baguila avait dit et ne le cachait pas. Ils se turent. Zhasyn n’allait pas répondre à sa question. Sans raison apparente, il pensa soudainement, que la vie passait comme une pluie d’été et que le Temps volait la vie à tous dès la naissance. À peine née, la créature commence à vieillir. Pour la première fois, il sentit que l’un des principaux vols du Temps était la tendresse et l’amour pour une femme. Non, il est toujours fort et peut conquérir le cœur de toute femme – et le sien aussi… Cinq, dix ans après, il ne vieillira tout même pas; et, si nécessaire, il vivra sans faire attention aux femmes, sans amour pour elles. L’âme de Zhasyn fut réveillée par la découverte inattendue : trente et un ans de sa vie, semble-t-il, lui avaient fait perdre l’une des principales qualités de l’homme – aimer, sans se soucier de quoi qu’il soit …

Cette pensée rendit Zhasyn triste, car il commençait à perdre quelque chose d’irréparable et d’irremplaçable … Mais alors une autre pensée scintilla: « Tu as encore beaucoup à perdre, alors ne désespère pas. »

Il se leva, alla à la fenêtre et ouvrit les rideaux.

« Regardez, il neige, dit doucement Zhasyn avec une certaine amertume.

Bagila s’approcha de lui. Comme lors de la journée d’automne, quand ils marchaient côte à côte après le café, elle veillait strictement à ne pas, à Dieu ne plaise, toucher Zhasyn.

Oui, la neige … Il tombe des flocons.

Zhasyn regardait la chute de neige, en souriant sans que Baguila puisse le voir.

Taisez-vous. J’ai le sentiment, que vous m’avez complètement épuisé, dit-il.

Encore vous… dit Baguila, vexée, ne comprenant pas comment elle pouvait l’épuiser.

Zhasyn se tenait droit, ses mains dans les poches, et parla comme s’il n’avait pas entendu ses menaces.

Et c’est calme, le monde, il neige légèrement, dit-il, comme pour lui-même. Tout le monde s’occupe de sa propre vie. Personne ne se soucie de l’autre. Vous voyez cette maison de huit étages ? Combien de personnes, combien de destins … Et quelqu’un aime ou déteste chacun de ces habitants. Certains s’agitent dans la cuisine, d’autres flétrissent devant la télé, d’autres sont dans leur chambre à coucher … Regardez, quelle image intéressante : une jeune femme en linge, qui ouvre les rideaux, tandis qu’elle devrait les fermer…

Buguila regarda la femme, baissa la tête.

Et demain, ils s’enfuiront tous, comme les fourmis fuyant le feu. Et dans la soirée encore de retour à la maison … Ils vont préparer le dîner, le manger et au lit. Et c’est juste, il faut se reposer, car demain ils courront à nouveau. Chacun d’eux a des enfants grands et petits. Tout le monde s’efforce de réaliser quelque chose, lutte avec quelqu’un, se fait vaincre. Et là, voyez, la neige tombe comme si rien ne se passe. Cela semble stupide, mais à des tels moments, je ressens particulièrement à quel point nous sommes petits et la nature grande. Que tu sois mort, né, la neige tombe … Qu’en pensez-vous?

Il se tourna à moitié vers Baguila.

Vous avez ordonné de ne rien dire, je dis rien. Vous n’entendrez pas un mot.

Ah-ah ! De nouveau vous boudez, comme un petit enfant ! Bon sang, n’avez -vous pas pu voir l’essentiel! Cependant, c’est bien, que vous ne remarquiez rien. Eh bien, allez-vous rentrer à la maison ?

Oui. Et immédiatement.

Je vais vous accompagner. Probablement à la maison, on vous a complètement perdue de vue et on vous grondera bien fort.

Il l’aida à enfiler son manteau, lui donna ses bottes. Et quand elle vint à la porte, il réalisa, que tant qu’elle était là, il était bien comme jamais, et maintenant, dès qu’elle partirait, le vide et l’amertume reviendraient, ils le rongeaient ces derniers temps.

Il l’emmena en taxi jusqu’à la maison. Il lui serra la main pour lui dire au revoir. Quand elle lui serra la main à son tour, il se pencha soudainement et embrassa ses doigts, chauds et secs. Baguila libéra doucement sa main et remit lentement le gant, le visage cramoisi. Le silence fut insupportable pour les deux, et Zhasyn déclara:

Et pourtant, je n’aime pas votre prénom.

Maintenant, c’est ce qui vous préoccupe le plus?!

C’est ça … Rien ne me dérange plus, – le sourire de Zhasyn fit pitié – Eh bon, au revoir. Nous allons nous revoir, si Dieu le veut.

Il glissa vers la voiture, s’y assit, claqua la porte, et le taxi roula le long de la rue sombre, éclaboussant des pneus la neige mouillée et sale.

XXX

L’année suivante, Sarguel soutint enfin sa thèse. Ayant reçu le titre précieux de docteur en sciences, il se calma et organisa un banquet. Tous ceux qui avaient participé à son réconfort furent invités, certains responsables de l’enseignement supérieur, tout le département, des proches parents. Une invitation spéciale fut envoyée de Karatay avec un messager (Sarguel aima vraiment cette idée d’envoyer un homme à Karatay avec une lettre, et sans hésiter, il paya à un de ses jeunes parents les frais d’un aller-retour). En outre, ne se limitant à cela, Sarguel appela Karatay deux fois, demanda gentiment, si rien ne l’empêcherait de venir.

Karatay n’avait jamais appris à dire non à ceux qui le dérangeaient, surtout aux parents, et bien qu’il ait eu assez de travail, ce qui pourrait servir de bonne raison pour ne pas aller au banquet, il vint à la fête de Sarguel. Et comme Karatay vint à Alma-Ata, son ami du ministère de l’Enseignement supérieur se retrouva pour la seconde fois au dastarkhan de Sarguel, à la grande joie de ce dernier. Mais, étant donné la délicatesse de la situation (tous les trois connaissaient bien l’histoire de la thèse soutenue), l’ami du ministère de l’Enseignement supérieur demanda d’être dans un cercle étroit. Sarguel, vu que ses collègues de travail continuaient à discuter avec surprise sa brillante défense, poussa un soupir de soulagement lorsque son bienfaiteur lui demanda de la discrétion.

L’année précédente, après la conversation chaleureuse avec le recteur, qui n’avait pas oublié sa promesse de parler à Sarguel plus en détail, après son retour de l’étranger, Sarguel, profitant de la visite de Karatay, les invita, le recteur et la personne du ministère – avec leurs femmes – à la maison. Sarguel était très satisfait d’un air solide de Karatay au vénérable dastarkhan, son intelligence et son discours sage. Il était clair que la participation de Karatay porterait chance à toute entreprise. Cependant, après cette soirée Sarguel eut encore un sentiment irritant, qui le dérangea longtemps … Il remarqua deux fois que le recteur, son cadet de dix bonnes années, échangeait des regards avec Maliké, plaisantait avec elle et que la damnée lui répondait avec un sourire.

Dès lors, invitant le recteur au banquet, Sarguel souffrit beaucoup, mais décida que son soutien était beaucoup plus cher que les sourires de Maliké. – Ayant achevé la liste des invités, Sarguel n’écrivit pas le nom du recteur, exprès, et passa la liste à Maliké. Maliké se rendit tout de suite compte que Sarguel n’avait pas pu tout simplement oublier le recteur, c’était l’équivalent de la fin du monde, et que derrière cet «oubli» résidait une petite ruse. Elle étudia la liste assez longuement et avec beaucoup d’attention et la redonna à Sarguel, en disant: « Tout va bien, tu n’as oublié personne ». Sarguel se plongea de nouveau dans sa suspicion: « Elle l’a dit spécialement. Alors elle a quelque chose à me cacher. C’est un coureur de jupons, pas un chef ! « 

Comment pourrions-nous l’oublier! s’exclama-t-il sans quitter des yeux sa femme. Et le recteur ? Eh bien, tu vois!

Quelle horreur ! Maliké roula les yeux. Puis elle secoua la tête et décida faire payer à Sarguel sa petite ruse.

– C’est un homme génial! Doux, plein d’esprit ! On doit certainement l’inviter. C’est une perle.

Un frisson parcourut la peau de Sarguel.

– Eh bien, puisque tu le demandes, on va l’inviter,   dit-il d’une manière significative, laissant le brouillard dans chaque mot. Il inscrivit le nom du recteur en lettres majuscules et mit le point, en appuyant si fort, que le papier sous le stylo se déchira. Puis il jeta le stylo sur la table, leva le menton, avança sa pomme d’Adam, qui bougeait et, les mains derrière le dos, quitta la maison.

Au banquet, ils étaient assis comme deux ennemis, se regardant l’un l’autre avec des yeux haineux et secs.

Après un banquet général, Karatay, qui put en deux jours résoudre toutes ses questions en ville, fut invité au dastarkhan à la maison. Ayant rendu hommage à la maison, Sarguel le conduisit avec Maliké et sa fille dans les montagnes. Il voulut rester avec son ainée, et en même temps Karatay décida de voir comment la vie dans une grande ville l’avait changée.

Ils déjeunèrent légèrement sur une terrasse du restaurant, fêtant encore une fois le diplôme du docteur Sarguel.

Le mois de juillet brûlait les montagnes. Il était impossible de rester longtemps au même endroit et ils décidèrent de gravir une pente couverte d’épinettes.

Comme c’est bon!   s’écria Karatay, arrivé essoufflé au petit ruisseau bruyant, qui affûtait une pente rocheuse; il assit sur une pierre chaude. – Nous sommes cachés dans nos bureaux, et la nature c’est quelque chose, ah!

Au moins pour ça, tu peux venir plus souvent à Alma-Ata, – plaisanta Baguila, enroulant ses bras autour du cou de son père.

Si je connaissais ce ruisseau! Karatay rit, et puis les autres rirent aussi, sincèrement et avec insouciance.

Sarguel sourit, comme le disait Maliké, en parfaite synchronisation avec Karatay.

Papa, vous me prenez pour une petite fille? bouda Baguila. Je ne suis pas si petite !

Et quoi, devrions-nous vraiment parler officiellement?!

Karatay embrassa sa fille sur la joue.

Oui, parlons officiellement! Toute personne soviétique a le droit au travail et au repos. Et vous n’obéissez pas à ces règles constitutionnelles. Comment pouvez- vous violer la Constitution et gérer toute une région ?! Si vous travaillez avec des gens, alors vous devriez trouver du temps pour les loisirs en plein air! Certes, le lien entre le murmure du ruisseau et l’augmentation du nombre de moutons n’a pas encore été défini par les actifs du district … Donc, vous pouvez travailler sans repos … – Baguila éclata de rire et se précipita pour embrasser son père – Eh bien, tu donnes ta langue au chat, papa?

Touché, ma fille, je suis sur les omoplates.

Sur, intervint Maliké. Laisse ton père tranquille, il doit se reposer, en fait. Et puis, je suis plus offensée que toi. Karéké, tu m’oublies!

Ce n’est pas grave, se hâta Sarguel, en secouant des petites pierres de sa botte. Laisse-la parler à son père. Au fait, comment tu as dit?! Qu’est-ce que cela signifie Sur, Sir? Karatay leva les sourcils.

– Sur signifie l’image, et Sir c’est Sarguel.

Maliké enleva rapidement ses sandales et plaça ses jambes dans l’eau glacée.

Karatay gloussa et rit de bon cœur.

Eh bien, Maliké, ton imagination n’a pas de limites! Peut-être, tu vas inventer pour moi quelque chose de ce genre?

Il essuya ses larmes provoquées le rire et regarda avec plaisir les jambes de Maliké, si blanches dans l’eau de la montagne.

Maliké saisit immédiatement ce regard, retira ses pieds du courant, attendit que l’eau s’écoula, et tendit la main pour attraper les sandales, oubliant sa robe courte … Ce fut un coup très fort! Sarguel avalait l’air de montagne, comme des morceaux de glace: il ne pouvait pas regarder Karatay rire aux éclats.

Puis Baguila proposa de cueillir des fraises dans un bosquet. Ils s’éloignèrent, et elle resta seule avec son père.

Papa, tu te souviens, l’année dernière, quand nous sommes venus ici, tu as mis dehors un garçon?

Karatay, passionné par la cueillette, se redressa, réfléchit et secoua négativement la tête.

Eh bien, comment pourriez-vous oublier! Un mince, avec des cheveux longs… Nous voyagions dans un compartiment pour deux. Esе-ce que vous vous en souvenez ?

Аh ! Oui, oui, je me souviens de quelque chose comme ça. En effet, j’ai mis cet idiot dehors.

– Vous ne l’avez pas mis dehors, mais rejeté comme un chiot.

Karatay regarda attentivement sa fille:

Et alors?! Pourquoi en parles-tu?

– Parce que cet abruti est un écrivain célèbre. Il s’appelle Zhasyn Madiev. Avez-vous entendu parler de lui?

Karatay jeta des baies sous ses pieds, sortit un mouchoir et s’essuya soigneusement les mains.

J’entends ce nom pour la première fois. Madiev? Je ne le connais pas. Et alors?

Rien de spécial. Je voulais juste vous dire que ce jeune homme était l’écrivain le plus populaire aujourd’hui.

Est-ce un désastre? Karatay sourit complaisamment. Est-ce vraiment le plus populaire?

Papa, n’es-tu pas un peu désolé pour ce qui est arrivé?

Baguila, essayant de cacher son humeur, embrassa son père avec coquetterie.

Et qu’y a-t-il à regretter ? demanda Karatay du ton qu’il avait pris pour parler à Zhasyn. Je ne le connais pas et je ne veux pas le connaître.

Donc vous ne connaissez aucun des écrivains …

Baguila ? le cri de Karatay arrêta sa fille. Tu fais tes études à Alma-Ata depuis un an et, apparemment, tu as décidé que tu pouvais discuter avec moi? J’ai d’autres connaissances et une autre position. Un vrai père élève toujours un enfant afin qu’il comble ses lacunes! Et arrête ça!

Baguila se mordit la langue. Elle n’avait plus envie de parler de ce type à son père. Une réaction de son père ombragea son humeur. Karatay le comprit rapidement et caressa la tête de sa fille.

Ne te fâche pas contre moi, dit-il d’une telle manière, que Baguila voulut se blottir contre lui et pleurer. Il y a trop de gens dans ce monde, qui sont en colère contre moi. Ne sois pas une de leur.

Buguila soupira convulsivement, elle garda un sentiment de froideur à peine perceptible pour son père. Elle savait que son père ne changerait jamais, il était trop tard. Jusqu’à la fin de ses jours, il serait si dur, si sûr de lui, même lorsqu’il avait complètement tort. En y pensant, elle eut pitié de lui.

Le soir, Karatay, offrit mille roubles à Sarguel pour fêter sa thèse, dîna rapidement et rentra chez lui.

Zhengué – (kazakh) – la tante. Note de traductrice.

À la veille du Nouvel an, Sarguel reçut son titre de doctorat. Il était convaincu que après la soutenance de sa thèse, les scientifiques d’Alma-Ata abandonneraient toutes leurs occupations et consacreraient leur énergie à intriguer contre lui, espérant que la Commission de certification n’approuverait pas sa thèse de doctorat. Toutes les ruses des collègues furent rapportées par Sarguel à Karatay, par écrit et par téléphone. Lors de la dernière conversation, Karatay ne sut pas se retenir et cria sur son frère. Sarguel fut abattu pour quelques jours, poignardé. Il marmonnait quelque chose sur la fin du monde et annonçait que tout était perdu pour lui. Des nuits entières, il ne pouvait pas s’endormir et longeait le vieux parquet usé entre la cuisine et le couloir. En écoutant les craquements des planches sous les pieds de son mari, Maliké constatait : «il va à la cuisine», «il est sur la route cuisine-couloir». Ces routes domestiques menèrent Sarguel à une décision délirante. Il se précipita à Moscou.

Mais, sûrement, personne à la Commission de certification ne l’accueillit d’une exclamation enthousiaste « Oh, cher Sarguel-aga ! » et il rentra à la maison maigre, les yeux profondément enfoncés. D’habitude, il observait déjà les gens d’un œil méfiant, vivait rempli de jalousie et de bile, mais après cet incident, il perdit complètement la paix. « Vous n’avez pas pitié de moi, tout vous est égal, répétait-il en pleurnichant à la maison. Ils ne veulent pas que je devienne docteur, parce qu’ils m’en veulent. Tous entrent dans ma maison curieux, mais en re partent jaloux. Ce sont tous mes ennemis, tous! De nos jours, on ne peut pas avoir d’amis, tout le monde veut s’emparer des choses pour soi-même, seulement pour soi-même! Je ne crois personne. Comment pouvez-vous faire confiance aux autres, si votre propre pensée vous trahit?! Il faut faire confiance à la femme, et quoi encore? Le premier ennemi de l’homme est sa femme!»

Maliké savait bien qu’un homme en colère peut en dire beaucoup trop, peut tomber plus bas qu’une femme ; mais si vous faites preuve de retenue et attendez un peu, que la colère imprudente diminue, l’homme redeviendra un homme. Cependant l’état actuel de Sarguel n’était pas semblable à une rivière de montagne, qui jetait des pierres; dès la naissance, son être ne grondait pas, bouillonnant silencieusement, il puait, couvrant tout autour de lui de cendres de haine muette. Elle cessa de se disputer avec son mari, partait au travail à l’aube et revenait en retard sous n’importe quel prétexte. Sarguel, comme auparavant, l’accueillait avec un regard incrédule, l’humiliait de questions, exigeait, fronçait les sourcils.

Arrête, s’il te plaît! soudainement, il fut repoussé, ce qui le rendit confus. Il vit avec effroi que Maliké ne reculerait devant rien, si il la faisait chauffer à blanc.

Mais, les jours désagréables et mornes passèrent, ils se mirent avec un enthousiasme particulier à la préparation des fêtes de Nouvel an.

Un jour où ils étaient en bonnes relations, allongés à côte à côte, Sarguel s’adressa à sa femme :

« Maliké, ce Nouvel an est spécial! Nous allons le fêter dans la maison du docteur ès sciences. Retiens-le! 

« Et, merde! se dit Maliké. Regardez-le, quel fanfaron! Nous savons très bien comment tu es devenu docteur. Tu as décrit l’histoire de dix ans des trois districts et voilà. Qui en a besoin? A quoi ça sert, ce gribouillis? Tu n’as visité les régions que deux fois, car tu avais peur de partir, jaloux. Et c’est ce qu’on appelle la science! »

Bien sûr, nous nous allons fêter comme il faut, répondit Maliké indiffente, lassée de contredire son mari.

Revenue du travail un soir, Maliké vit Sarguel, pâle, avec l’air d’un pauvre garçon abandonné, assis sur le canapé, devant les portes grandes ouvertes. Maliké comprit tout de suite que bien que Sarguel fût chiant, avant la fête, surtout avant le Nouvel an «doctoral», il ne pâlirait pas pour rien. Donc, une grosse querelle se préparait. Elle se déshabilla en prenant tout son temps, essayant de deviner ce qui l’attendait et à quoi elle devrait se préparer. Chaussée des pantoufles légères, elle se dirigea vers la cuisine, essayant de ne pas faire attention à Sarguel, mais dès qu’elle franchit le seuil, elle fut arrêtée par un cri aigu.

Maliké!

Se retournant, elle regarda son mari avec surprise.

Ne vous dépêchez pas, j’en ai assez de la salade de ce matin, déclara Sarguel, passant soudainement à « vous ». Cette salade personnifie un lapsus culinaire, elle est préparée rapidement, sans réflexion et elle est complètement insipide. Cela ne fait que confirmer mes soupçons. A mon grand regret! – Sarguel se leva de son siège avec un chagrin solennel. Asseyez-vous ici, – il lui désigna le canapé dont il venait de se lever. Je n’ai plus envie de souper, et n’essayez pas de m’offrir la salade!

Maliké ne put pas se retenir :

Sir, pour l’amour de Dieu, dites-le comme il est, sinon je me lèverai et partirai.

J’ai perdu l’appétit à cause de vous, mais ce n’est pas pour cette raison, que j’ai décidé de vous parler avant cette fête si spéciale. Bien sûr que non. En fait, aujourd’hui …

Pour l’amour du ciel, abrège ; tu n’es pas à la réunion!

Sarguel n’écoutait pas Maliké. Il continuait inlassablement son discours.

Ce que j’ai trouvé n’a rien à voir avec la vertu et l’honnêteté dans les relations entre les personnes, surtout les conjoints, l’unité desquels est déterminée par la dépendance et l’honnêteté réciproque.

Eh bien ? elle sentait qu’elle devenait folle.

  Alors, ma chère Maliké, il leva le menton, s’éclaircit la gorge. J’ai finalement trouvé des preuves irréfutables de mes soupçons.

Le coeur de Maliké s’arrêta, mais, sans le montrer, elle leva ses yeux insouciants vers son mari.

Voilà la preuve, ce mégot! Sarguel, ouvrant la main, montra à Maliké la cigarette à moitié brûlée « Médéo ». – Je me souviens bien quand dans cette maison on a fumé pour la dernière fois il y a longtemps, mais le mégot de cigarette est complètement frais. C’est-à-dire on a fumé dans la maison, quand j’étais à Moscou. Il fallait jeter un mégot sous le canapé ! Quelle culture, quelle preuve d’intelligence!

Maliké soupira sous le choc. Eh bien, elle s’en méfiait. Tandis que Sarguel était à la capitale, elle, Baguila et Zhasyn allèrent au restaurant de Koktyubé. Maliké fit la connaissance de Madiev. Il lui plut immédiatement. Il fascina tout de suite Maliké avec ses idées, avec ses évaluations impartiales de ceux qui l’entouraient, avec son éducation ahurissante. Elle n’avait jamais entendu parler d’un tel homme avant! Etait-ce possible d’avoir une opinion sur n’importe quel sujet, de parler si librement, dépassant/s’envolant facilement les /au-dessus des stéréotypes quotidiens. Oui, elle était infiniment loin de lui! « Pourquoi tous les gens ne sont-ils pas comme lui, pensa-t-elle à l’époque ? Pourquoi ? D’accord, pas tous, mais au moins la moitié, un quart des gens pourrait être comme Zhasyn. Pourquoi sont-ils si paresseux ? Ils ne veulent pas aller un peu au-delà d’eux-mêmes, pourquoi se contentent-ils d’une vie grise et monotone? Elle compara mentalement ses meilleurs petits amis à Zhasyn et rit involontairement.

Quand ils quittèrent le restaurant, Maliké voulut vraiment exprimer sa sympathie envers Zhasyn, et en quelque sorte prolonger une si belle soirée, alors elle l’invita à la maison.

Ce fut merveilleux! Un point noir : après le départ de Zhasyn, elle se sentit complètement analphabète. Maliké eut un sentiment d’amertume. Elle comprenait très bien qu’il y avait un écart gigantesque entre eux ; qu’elle ne pourrait jamais le surmonter. Oh, elle se précipiterait vers lui sans hésitation, mais dès que Maliké commençait à y penser, Baguila fit son apparition.

Ce soir-là, en nettoyant après l’invité, elle laissa accidentellement tomber le cendrier. Puis, elle ferma hermétiquement la porte de la chambre derrière elle et pleura longtemps dans son lit parce qu’elle n’avait jamais eu la chance de vivre au moins une minute comme elle le voulait, parce qu’elle était désormais privée du droit de disposer de sa propre vie. Elle pleura, en colère contre le fait, que le bonheur féminin n’était pas du tout comme celui d’un homme, qu’une seule réussite ne suffisait pas pour rendre la femme heureuse et que le bonheur d’une femme dépendait d’un homme.

Maintenant, en voyant le mégot sur la paume de Sarguel, elle tressaillit, en se souvenant de cette dure nuit… Pour une personne normale, une bêtise, comme un mégot de cigarette, ne pouvait pas être la raison d’une querelle. Seigneur, ça aurait même été honteux d’en parler! Mais pour Sarguel, oh, oh, pour lui, cela avait beaucoup de sens! Cela signifiait qu’un homme avait été dans la maison, et qu’il y avait été en son absence! Donc, dans la maison, sa maison, il avait eu un rendez-vous secret avec sa femme! Elle n’avait plus que deux choix : soit admettre n’importe quelle accusation, soit dire «je ne sais pas». Regardant le mégot de cigarette sur la paume de Sarguel, elle secoua la tête, haussa les épaules.

Je ne comprends rien, déclara Maliké, comme si elle invitait son bien-aimé Sarguel à découvrir le secret ensemble.

Ah bon? Et moi, je comprends tout! Sarguel écrasa le mégot précieux dans sa paume. Maintenant vous allez tout comprendre. Ertay, hé, Ertay! Eh bien, viens ici!

Maliké comprit la démarche de son mari, incapable de se retenir, elle sauta du canapé. « Bâtard! pensa-t-elle furieusement. Il a tout arraché aux enfants! Le vieux con! »

Vu les visages vexés des enfants, Maliké se rendit compte, que Sarguel leur avait crié dessus, leur avait fait peur, dieu sait comment, il les avait peut-être même battus pour savoir la vérité. En voyant la mère, les enfants se dirigèrent involontairement vers elle, mais Sarguel les arrêta.

Ertay, répète tout ce que tu viens de me dire. Est-il vrai qu’un tonton est venu vous voir?

C’est vrai. – le garçon baissa la tête.

Dis tout!

Il est resté longtemps. Et maman aussi. En plus le lendemain, nous étions en retard pour le jardin d’enfants.

Bravo ! Maintenant, va dans ta chambre! Eh bien, demanda sarcastiquement Sarguel, en se penchant vers sa femme, les objections?

Aucune, répondit résolument Maliké, voyant qu’il n’y avait rien à faire. A part le divorce, il n’y a pas d’autre issue.

Sarguel écoutait, la tête penchée sur l’épaule et les yeux exorbités.

Non, ma chère citoyenne, le mariage n’est pas votre affaire personnelle, – il agita son doigt. – Je vais écrire la déclaration, parce que le crime est commis par vous. C’est vous, et pas moi, qui avez trahi, vous êtes tombée moralement, – il leva la voix. – C’est vous, pas moi!

Soit. Écris! Écris maintenant. Tu sais écrire, docteur! – elle soupira avec lassitude et se couvrit le visage avec ses mains.

– À cet âge, il ne m’est pas facile de perdre la femme pour la deuxième fois, la voix de Sarguel trembla soudainement. Comment vais-je faire face au public?! Quel sera le sort de ces deux enfants? Je ne peux pas y penser, je n’ai pas de cœur de pierre. Mais il y a toujours de l’honneur, de la conscience, et ces valeurs sont primordiales. Pour que les gens comprennent, qui est vraiment en tort, je vais tout écrire ouvertement. Bien sûr, personne ne vous a vus au lit, mais l’apparition d’un homme dans la maison, quand le mari est en voyage!.. Je ne me dépêche pas de le découvrir, on peut l’apprendre devant les juges!

Maliké voyait de plus en plus clairement, que les choses prenaient un virage compliqué. Elle comprit, si Sarguel ne s’arrêtait pas, alors le mégot provoquerait beaucoup de bruit, Baguila serait déshonorée, et Zhasyn allait en perdre sa famille.

Sir, supplia-t-elle. Je n’ai peur de rien. Si je dis tout comme c’était, vas-tu calmer?

Si tu as l’intention de répéter l’histoire de Baguila, il vaut mieux ne pas perdre de temps.

Comment? Est-elle à la maison?

Tout le monde est à la maison. En mon absence, il restait trois femmes, et toutes les trois sont maintenant là. Mais Mansya ne sait rien, vous ne l’avez pas invitée dans votre compagnie. Vous avez eu besoin d’intimité !

Mansya est plus proche de moi que de toi, mais tu connais son personnage, elle évite tout le monde.

C’est ce que je dis, déclara Sarguel, en soulevant son menton à nouveau. Alors, qui est cet homme? Répondez !

Sarguel s’arrêta de circuler dans de la pièce, appuya ses mains sur la table, regarda sa femme de haut, prêta l’oreille.

Un homme ne devrait pas faire de telles choses … Nous ferons du mal à Baguila. C’est honteux!

C’est intéressant. Traîner des hommes dans la maison n’est pas une honte, et demander qui il est, est-ce honteux?! Alors, qui est-il? Dites son nom, son prénom et sa position. Peut-être, je vais croire alors, que tout est innocent.

Est-ce une maison ou une salle de la réanimation où les étrangers ne peuvent pas entrer et où on ne peut pas fumer?

Répondez à la question!

Dieu, tu dois comprendre! Celui dont tu veux savoir le nom et la position est un homme qui plaît à Baguila! Pourquoi veux-tu tout savoir sur lui? Tu es en colère car nous ne t’ayons pas parlé de sa venue. Et comment a-t-il fallu faire? Sonner les cloches dès ton arrivée de Moscou : nous avons reçu untel et untel!

Ne te cache pas derrière Baguila. Tu spécules sur ma relation avec Karatay!

Cette pensée idiote fit perdre patience à Maliké. Elle se tut, se serra les dents/la tête ; la rage, la colère et la haine bouillonnaient si fort dans sa poitrine, que ce que ce qu’elle voulait le plus au monde était de tout abandonner, prendre les enfants et partir de cette maison là où ses yeux l’emmèneraient.

Tu … tu me tueras, moi aussi, dit-elle timidement. Tu n’es pas une homme, tu es bâtard! Ta ruse rend malhonnête même les honnêtes. J’ai tout dit, pour le reste, décide toi-même, comme ta conscience et ton honneur te le permettent, – elle se leva, chancelante, comme si le sol sous elle bougeait, et vit Baguila, visage bouffi de larmes, à la porte.

Liké, dit-elle, ignorant Sarguel. Ne soyez pas triste. Je vais vivre sur le campus. J’ai compris qu’il est simplement impossible de vivre ici.

Baguila avait vraiment décidé de quitter la maison de Sarguel, Maliké s’en rendit compte, voyant une valise et une sacoche aux pieds de la jeune fille. Sarguel eut une regard d’imbécile. Maliké regarda son mari avec mépris, lui demandant des yeux: « Eh bien, qu’as-tu gagné? »

Avec une ingéniosité purement féminine, elle réalisa qu’en vérité, le départ de Baguila ne lui causait aucune complication. En fait, si elle n’épousait pas Sarguel, elle ne connaîtrait pas Karatay, ses nombreux amis, sa femme et ses enfants, et Baguila non plus. Si quelqu’un va en souffrir, c’est son parent, Sarguel. Elle y réfléchit immédiatement, mais elle eut tout de suite peur de si mauvaises pensées. Maliké pensa également que c’était la gentillesse et l’amour qui rapprochaient les gens, et non pas les relations familiales elles-mêmes, et que l’intimité était beaucoup plus forte que les liens de famille. Depuis un an et demi, elle s’était tellement habituée à Baguila, s’était tellement approchée d’elle, qu’elle ne pouvait pas imaginer sa vie sans elle. Elle était assourdie comme par un coup de tonnerre: une personne proche d’elle, à qui elle faisait confidences les plus intimes, allait partir. Mais Maliké, se retenait, attendant ce que Sarguel ferait.

Qu’est-ce que c’est? Veux-tu me tuer? demanda Sarguel, évidemment confus.

Non, je l’ai juste décidé, murmura Baguila. Je peux vivre, comme je veux, non? N’est-ce pas, Liké? – elle regarda Maliké, en essayant de sourire.

« Eh bien, Shaytan, qu’elle rit, ou qu’elle pleure, impossible de détourner le regard d’elle! nota Malika avec envie. »

Les visages en colère de Karatay, puis de ses amis du ministère de l’Enseignement supérieur et du recteur papillotèrent devant les yeux de Sarguel. Si cette poupée quittait volontairement sa maison, les gens puissants disparaîtraient de sa vie, comme une rêve. Le fait que leur absence ou présence dépendait d’une garce, enragea Sarguel, mais il se mit à parler calmement, même doucement.

Nous ne vous avons rien fait de mal, commença-t-il sur le ton d’un parent attentionné. Je n’ai pas le droit de vous donner de leçons, mais je le dirai: tôt ou tard vous vous marierez et créerez une famille. Et que Dieu vous préserve que la main lascive de quelqu’un interfère dans votre vie honnête, qu’un serpent de débauche se glisse dans votre nid chaud. Vous, peut-être, vous comporterez encore pire que moi. Maintenant, quand je dis la vérité pure, prouvée par des preuves matérielles et les enfants, l’une d’entre vous se braque, comme une jument non débourrée, et l’autre fait ressortir sa fierté de famille. Pensez-vous que j’aurais dû finir silencieusement ce mégot ? Alors, c’est ça?! Vous êtes certainement coupables devant moi, mais si vous partez, que diront les gens, que diront les parents dans l’aoul? Que va en penser Karatay? Mets tes affaires à leur place! – il passa finalement au tutoiement, et regarda avec colère Maliké. – Aide-la, vas-y!

Maliké était heureuse, que Sarguel lui ait aboyé dessus. Elle ramassa les affaires de Baguila, la poussa de son épaule dans sa chambre. D’un coup Mansya les regarda par la porte en face. Elle les fixa, comme si elle voulait les déchiqueter.

C’est effrayant! murmura Baguila en tombant dans un fauteuil.

Qu’est-ce qu’il y a d’effrayant?

  Son regard! Elle me regarde toujours comme ça. Qu’est-ce que je lui ai fait?!

Qui sait, soupira Maliké. Elle ne peut pas me supporter. La pauvre, elle ne comprend même pas, qu’elle n’a personne plus proche que moi, personne qui, à part moi, lui fait du bien. Bon ! – elle fronça les sourcils, lui faisant comprendre que ce sujet pouvait être discuté sans fin, mais pas maintenant, quand elle était déjà triste. Dis-moi, plutôt, comment as-tu décidé de me quitter?

  Je savais que Sarguel-aga ne me laisserait pas partir, rit Baguila.

Maliké, les yeux écarquillés, lui lança un regard perçant.

Oh, comme tu es rusée! Elle savait, qu’il ne lâcherait pas! Tu sais, ce que je vais te faire pour un tel manque de respect envers Sarguel? – elle roula le journal, commença à tabasser Baguila sur le dos. – Tiens, prends, prends!

Ayant terminé la « punition », Maliké étreignit fermement Baguila et l’embrassa sur ses joues, son front. Baguila, libérée de son étreinte, vit des reflets briller dans ses yeux. Elle pleure encore, cette Maliké. D’amertume ou de joie? Pour le passé ou pour le présent? Ou pour le futur?.. Personne ne pouvait répondre à cette question, même Maliké elle-même. Simplement, elle s’énerva trop les dernières minutes, et soudain elle se sentit bien, vide et joyeuse, comme si elle commençait juste de vivre.

Quelques jours plus tard, Karatay reçut de Sarguel une longue lettre brumeuse, aux allures mystérieuses. Il n’avait jamais reçu, ni écrit lui-même de tels messages interminables et apeurés. Il ouvrit immédiatement la lettre, mais ne put lire que le début, puis il l’oublia au fond de sa poche pour quelques jours.

Quand, enfin, Karatay lut la lettre de Sarguel, son cœur sentit le mal, bien qu’il n’ait pas compris l’essence du raisonnement du parent. Sarguel faisait des allusions à des événements récents à la maison, demandait à Karatay de n’en parler à personne, même pas à la mère de Baguila, mais il disait, qu’il devait l’écrire, car le devoir du père était de savoir cet incident désagréable, et, donc, Serguel n’avait pas pu le passer sous silence… « Je pense souvent et beaucoup au fait que notre famille était toujours honnête devant la communauté, devant les gens, afin qu’ils ne puissent pas nous blâmer… » ainsi Sarguel finissait-il sa lettre.

Karatay, réprimant l’irritation, alla au cœur du raisonnement de Sarguel, déchiffrant des mots, qui ressemblaient à des traces de fourmi. Il lut la lettre au petit-déjeuner : la veille, on l’avait informé de la mort du bétail dans un sovkhoz reculé et il avait prévu de le visiter avec Turgat, qui était le chef du département agricole par intérim. Son directeur était parti à la retraite et Karatay avait insisté pour que le Bureau du comité de district confiât le département à Turgat. Pendant que sa femme servait le petit déjeuner, il lut la lettre encore une fois. Ayant bu du thé chaud avec des baursaks, Karatay se leva de table.

– Tu gâche ton estomac, mange correctement, grommela sa femme comme d’habitude, bien qu’elle savait que Karatay ne mangeait jamais bien le matin.

– La voiture attend, nous devons partir.

– Est-ce que c’est cette lettre? Tu la lisais avec tant d’intérêt.

– C’est rien … C’est une plainte à ton sujet!

– A qui n’ai-je pas plu, demanda-t-elle, en soutenant la blague ?

– A une étudiante … Elle écrit, que tu la traites comme une petite fille.

– Cela doit être Baguila?

– Tu penses, que je ne te l’aurais pas dit? C’est Sarguel avec ses bêtises.

– Bon, si tu vois des feutres, achètes-en, les enfants m’en rebattent les oreilles. Parfois, ces choses-là, on les trouve dans les fermes.

Karatay promit de regarder et quitta la maison. Les vents froids de l’ouest couvrirent la route de la neige sèche et dense, qui tombait sans cesse pour la deuxième journée de suite.

– De cette manière, on risque de ne pas atteindre le pont, dit Karatay, en faisant allusion aux dérapages fréquents.

– Oui, il n’y a pratiquement pas de route. A la ferme centrale un véhicule tout-terrain nous attend. La nuit, j’ai parlé avec le directeur, peut-être qu’il a nettoyé la route. – Turgat, voulant montrer son efficacité, faisait exprès de donner des détails. – Pour le moment, quatre bergers ont perdu cent quarante moutons. Dans certains départements, il y a des cas de mortalité des bovins.

– Qui a le plus de pertes?

– Le berger de « Burganda ». Rappelez-vous l’année dernière, il est venu nous voir. Il a environ cinquante ans, un homme grand. Il a sept enfants.

– Je me souviens, oui, déclara Karatay.

– Il y a eu un comme ça …

– Il est chauve.

– Je n’en sais rien. Il n’a pas enlevé son chapeau dans les bureaux du comité de district.

Karatay sourit, imité par le chauffeur et Turgat.

– Ce sont des gens intéressants, dit Turgat, voulant montrer qu’il connaissait bien chaque berger. Des ouvriers respectés, mais au comité de district, ils ne pensent même pas à enlever leur tymak.

Deux heures plus tard, ils arrivèrent au manoir central du sovkhoz. Au sommet de la colline, à la frontière de la ferme, ils furent accueillis par le directeur et les principaux spécialistes.

– Là, le bétail meurt, et vous êtes à la maison, dit Karatay, en les saluant froidement.

– Nous sommes venus vous chercher… tenta de se justifier le directeur, mais Karatay l’interrompit.

– Pourquoi en bureau complet ? Vous n’avez rien à faire?

– Karatay Isayevich, nous voulions que vous trouviez tout le monde sur place.

– Votre place est là, où le bétail meurt! dit-il, en pointant de la main à la steppe enneigée. Toi seul me suffit. Y a une route pour aller aux pâturages?

– Oui. Deux tracteurs l’ont déblayée cette nuit.

– Cette nuit? Après que tu as su, que je venais? Donc, hier encore les bergers ont été coupés du monde. Comment vous contactez les pâturages? Vous avez des les hélicos ou quoi ?!

– Karatay Isayevich, nous ne sommes pas assis à rien faire. Tout l’équipement est en rétention de la neige. Nous avons du emmener les tracteurs de là-bas …

Karatay regarda fixement le directeur et ses subordonnés qui, avec une frayeur évidente, attendaient la fin de cette conversation.

– La ferme est construite, et où prendre les planches pour le poulailler? De la ferme! Volodia, passe-moi le magazine!

Le conducteur, un garçon russe, qui parlait parfaitement kazakhe, sortit de la poche intérieure de sa veste de fourrure le républicain satirique « Le bourdon », et montra au directeur une caricature sur la conversation entre le directeur de la ferme et le chef de chantier.

– Allez, regardez! dit Karatay. – Vous faites la même chose. Vous utilisez des machines agricoles pour déblayer la route. Est-ce possible de faire venir exprès le tracteur! Ou ne savez-vous pas que dans ces régions il y a des routes enneigées ? Bon, on va en parler plus tard. Allons-y !

Les gens de l’administration se regardèrent avec indécision, puis arrêtèrent leur regard sur le directeur, et il commença prudemment:

– Karatay Isayevich, reposez-vous après de la route … La femme du chef du syndicat a eu un fils hier … Je voudrais fêter cet événement avec vous dans notre maison.

Karatay regarda directement le directeur:

– C’est la femme du chef de syndic a accouché. Pourquoi allons-nous fêter cela dans votre maison?

– Nous nous sommes arrangés ainsi …Karatay Isayevich!

Karatai trouva amusant de voir le directeur s’affairer, mais il se retint. Ne voulant pas offenser le chef de syndic, dont la femme avait eu un fils, il regarda avec douceur l’homme aux joues rouges avec des yeux rieurs.

– Félicitations ! – dit-il. Si le temps le permet, nous passerons à la table, et sinon …

Il faillit dire: « Je vais prendre ma part avec moi », mais s’arrêta à temps. Un fois, en faisant le tour des fermes, Karatay arriva au moment de la fête. Et il était pressé à l’époque et pour réconforter le propriétaire de la maison et le directeur, il dit ce qui faillit glisser sur ses lèvres à ce moment. En quittant le bureau de la ferme, il vit que sa voiture était devenue un vrai magasin. Ses cheveux s’étaient dressés sur la tête.

– Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il au directeur se tenant à côté de lui.

– Deux fois neuf, sourit-il.

– Quoi ? Quels neuf?

– Vous êtes l’invité le plus respecté de la fête. Deux fois neuf cadeaux, ça fait dix-huit. – le directeur le regarda fièrement, comme s’il avait accompli un grand devoir public.

Karatay revint silencieusement au bureau, appela le chauffeur, et lui ordonna de mettre tous les cadeaux sur la table. Avant de partir, Karatay lui dit :

– Savez-vous, ce qui va vous arriver, si je rends les cadeaux là où il faut?

Les yeux du directeur s’arrondirent.

– C’est ça, dit le secrétaire et il fixa le directeur pendant un long moment.

– Que cela ne se reproduise plus!

Le directeur comprit tardivement, par quoi aurait pu se terminer cette histoire de cadeaux. Avec difficulté, il syllaba/annona/bredouilla: « Au revoir! »

Depuis lors, Karatay avait peur de répéter cette blague banale.

Il prit le directeur à sa voiture, et ils partirent pour le camp d’hivernage. Ayant saisi l’humeur du secrétaire du parti, les spécialistes de la ferme disparurent.

La route, percée par le tracteur la nuit, était déjà couverte de neige et la Volga peinait. Le gel et le vent étaient beaucoup plus sévères ici, qu’au centre du district. Les essuie- glace marchaient de toutes leurs forces, mais n’arrivant toujours pas à nettoyer la neige du pare-brise, et la route tantôt se montrait clairement, tantôt disparaissait dans la neige. La Volga plongeait de temps en temps dans des nids de poule invisibles, et les secousses faisaient tourner la tête.

– Le tracteur a quitté la vieille route, remarqua Volodia.

A la moitié du chemin, ils virent l’un des deux tracteurs, calé au milieu de la route. Ayant décidé, qu’il n’y avait personne dans la cabine, Volodia voulut le contourner, mais quelqu’un bougea dans la voiture, approcha son visage des vitres, alors Karatay arrêta la voiture et sortit sur la route.

Le chauffeur du tracteur sortit son énorme tête bouclée de l’habitacle. Son visage devint bleu du froid, ses lèvres épaisses de cheval bougeaient.

– Oh, batyr. Que fais-tu ici? demanda Karatay, devancent le directeur, qui s’agita encore une fois.

– Je garde ce sarcophage, lâcha-t-il.

– Pourquoi votre coéquipier ne vous a-t-il pas aidé?

– Mais, comment peut-il m’aider? Je lui ai dit de ne pas perdre de temps avec moi. Maintenant, il, probablement, déjà près de « Burguenda ».

Un sourire fit une courte apparition sur le visage du dzhiguite fatigué par la nuit sans sommeil et par le gel. Le directeur du sovkhoz fut mortellement effrayé de voir le mécanicien parler si rudement et simplement au chef de district.

– Hé, ne fais pas ton important, descends ! cria le directeur, en agitant son poing par derrière Karatay.

Le dzhiguite ne faisait aucune attention aux menaces, il regardait calmement le directeur comme s’il n’était pas là.

– Je n’ai pas l’habitude de marcher pour rien, pourquoi diable dois-je descendre, dit-il, effrayant encore plus le directeur.

– Karatay Isayevich, ne faites pas attention à lui! s’alarma le directeur. Hey, tu n’as pas bu par hasard? Comment parles-tu?

– Pourquoi ? Je vous l’ai déjà dit … –  le dzhiguite huma l’air brillamment avec son nez plat. –  J’ai dit que le tracteur marche à peine et il peut s’arrêter au milieu de la route. Alors non, « meurs, mais sois là ». Alors, je suis mort.

La franchise du mécanicien devant le chef fit enrager le directeur. S’ils avaient été seuls, il lui aurait montré sa place, mais Karatay était là, et le directeur gardait silence, prêt à éclater de colère.

– Très bien, on parlera demain, – il se retint.

– Puisque ton sarcophage est cassé, pourquoi restes-tu ici, tu pouvais partir avec ton ami, dit Karatay, ne cachant pas sa sympathie pour le dzhiguite.

– Il est immédiatement parti, il a le tracteur plus fort. Je lui ai dit : si je m’arrête, ne t’arrête pas, le temps est précieux. Sur le chemin du retour, il va me récupérer.

Le directeur du sovkhoz n’aima pas que le premier secrétaire fût si attaché à un conducteur de tracteur et essayât de le faire parler. Il lui sembla que Karatay voulait faire une bonne impression sur l’ouvrier ordinaire. Quand la conversation semblait se terminer et qu’ils pouvaient repartir, Karatay demanda soudainement:

– Hey, dzhiguite, tu sembles être un vrai batyr. Tu chausses du combien?

A une question aussi inattendue, le directeur, Turgat, et le chauffeur de tracteur, installés aux « cieux », furent pris au dépourvu. Mais la question était posée, et il fallait y répondre.

– Comment dire… Le chauffeur renifla encore. Du quarante-trois, mais je porte ce qui reste…

Karatay, ayant soupçonné quelque chose, le regarda avec curiosité :

– Montre tes jambes!

Le chauffeur fut embarrassé.

– Et pourquoi? Voilà .. – Il sortit son pied droit de l’habitacle,

– L’autre!

– Selon la charia, il ne peut pas exposer la jambe gauche devant quelqu’un.

– Hmm, selon la charia, tu dis? C’est clair. Volodia! – cria Karatay au conducteur – Viens ici!.. Combien de kilogrammes peux-tu soulever?

– Une centaine en traction, et cent cinquante kilos sur le dos, si ce n’est pas loin, – rigola Volodia.

– Alors prends ce dzhiguite sur le dos et porte-le dans notre voiture.

Comme il ne comprenait pas, si Karatay plaisantait ou pas, Volodia regarda en premier son patron, puis le dzhiguite, qui souriait de toutes ses dents en haut.

– Ne le laisse pas tomber, –  l’énorme dzhiguite était prêt à se percher sur le dos du conducteur.

– Karatay Isaevich, êtes-vous sérieux?! –  le directeur perdit complètement la tête et était déjà prêt à lui offrir son dos, – Oh mon Dieu, mais qu’est-ce qui se passe! – s’exclama-t-il, voyant que Volodia lui prêtait son dos. – Où vas-tu! C’est une blague! cria-t-il au mécanicien.

– Ce n’est pas une blague! dit Karatay brusquement en ouvrant la portière de la voiture.

Soudain, le visage du directeur fut pâle. Il vit le dzhiguite, assis sur le dos de Volodia, traîner son pied gauche.

Ils roulèrent longtemps en silence. L’histoire avec le mécanicien conduisit le directeur dans une impasse, il perdit littéralement sa langue. Serrés l’un contre l’autre avec Turgat, ils retinrent leur souffle. En plus, le chauffeur de tracteur semblait être satisfait d’avoir sa jambe gelé précisément au moment de l’arrivée des autorités. Il s’installa confortablement sur le siège arrière, en plaquant le directeur contre la portière … « Salauds, je dois répondre pour eux, pensa le directeur, en colère. Ils laissent geler leurs pieds, meurent de froid saoulés et je dois répondre. Merde, ils le savent très bien! Comme si leur vie ne les préoccupe pas, mais les autres! Oui, mais moi, je n’en ai pas ni chaud, ni froid, même si leur tête gèle! Eh bien, ils vont me punir, eh bien, ils vont me retirer de mes fonctions. Et alors?! On s’imagine que parce que on me réprimande, sa jambe ira mieux! Et comment un adulte peut-il laisser geler sa jambe ? L’hiver dernier, deux bergers ont perdu leur chemin dans la tempête, ils ont été trouvés trois jours après – et rien. Il n’y a eu que deux doigts gelés, en plus à cause de leur momerie, de la jeunesse. Et celui-ci, assis dans le tracteur, perd sa jambe. Il a du s’endormir, alors il a bu et il s’est endormi!

Il loucha vers le chauffeur. L’autre, s’endormit doucement, réchauffé par le siège douillet de l’habitacle confortable. Avant de faire s’asseoir le conducteur du tracteur dans la voiture, Volodia frictionna sa jambe gauche avec de la neige, et cela lui fit du bien. Le dzhiguite dormait sans aucun signe de souffrance.

– Eh bien, batyr, comment t’appelles-tu? Qui es-tu? Dis-nous, – demanda Karatay en se tournant vers lui.

Le dzhiguite ouvrit les yeux et, comme si il demandait : «C’est à moi, que tu parles?», resta silencieux quelque temps, réticent à abandonner sa sieste.

– Kenzhetay Orazov, – dit-il doucement. Je suis le dernier de mon père, c’est pourquoi on m’a appelé Kenzhetai, ça veut dire le plus jeune, le dernier … Mais je suis le plus grand et le plus costaud.

– Tellement costaud, tu as laissé geler ta jambe. Tu n’as pas honte? – dit Karatay, en regardant le « plus jeune » avec un sourire.

– C’est Allah, qui m’a puni pour que je ne compte pas que sur son physique. J’ai donné mes bottes de feutre à une dzhiguite, et mon père a enfilé les autres, il est parti chercher du saxaoul. Donc j’ai du garder mes bottes. C’est intéressant, au début, ça fait mal, et puis, tu peux même la couper, rien!

Il regarda aimablement le directeur fou de rage.

– C’est bien, si cela va s’arranger mais sinon, tu resteras handicapé, interrompit Turgat.

– Ah, – le dzhiguite secoua sa main légèrement. – J’ai vécu vingt-neuf ans sain et sauf, et c’est bien déjà. Il y a ceux, qui ferment les yeux, dès qu’ils ont vu le jour … Mon père en avait six, mais il n’en reste que deux. Tous les autres ont disparu au tout début!

Il siffla pour rendre ces paroles crédibles, et avec l’intention de reprendre sa sieste.

Une telle manière de parler aux autorités crispa le cœur du directeur.

– Kenzhetay, arrête tes bêtises! Tu as des personnes importantes à côté de toi! murmura-t-il, ne cachant pas la menace.

– Je ne dis pas de mal de quelqu’un, je parle de moi. Mais s’il ne faut pas, alors je peux me taire, répondit-il. Il se tut avec plaisir, et s’endormit instantanément.

Karatay, avec encore plus d’intérêt, regarda le gars et vit un livre au revers de sa veste.

– Tu es une personne courageuse, si dans ces conditions tu lis. Quel genre de livre as-tu?

Kenzhetay remua, mécontent, et, sortit le livre de son sein.

– Je l’ai lu deux fois. Je l’ai pris avec moi, en me disant, que j’allais le feuilleter, si j’ai le temps. Je ne le comprends pas. L’écrivain a seulement deux ans de plus que moi, et d’où sort-il de telles pensées?!

Karatay a pris le livre, bien usé, avec des tâches sur la couverture. Il y avait une photo de l’auteur. Les yeux froids et perçants regardaient à travers de lui. Où diable l’avait-il vu? Oui, il l’avait vu, et en plus il avait parlé avec cet homme, et Karatay était prêt à parier, que leur rencontre était désagréable.

Soudain, son cœur tressaillit. Lui! C’est celui, dont Baguila lui a parlé. C’est celui, qu’il a mis hors du compartiment!

Il regarda le nom de l’auteur. Zhasyn Madiev. « Quelle coïncidence, pensa Karatay. Je ne le rencontre, que dans des circonstances difficiles. »

Il feuilleta le livre et le rendit au garçon.

– Si j’ai du temps, je vais lire.

– Vous êtes souvent en réunion. C’est là, que vous pouvez lire, conseilla le garçon.

Involontairement, Karatay éclata de rire. Le directeur, entendant une discrours, décida fermement de le mettre à sa place, à l’occasion. Turgat jaloux du mécanicien, fut offensé par le fait, que le chef l’avait complètement oublié.

À l’heure du déjeuner, ils arrivèrent à « Burguenda ».

Comme s’il voulait voir les dirigeants arriver par la route, qu’il avait faite pour eux, le tracteur, garé près de la hutte du berger, les fixait avec ses vitres givrées. Dès qu’ils arrivèrent, le berger, sa femme, et leurs enfants sortirent dans le froid. Voyant Kenzhetay dans les bras des autres, ils se figèrent effrayés, et le second chauffeur, s’imaginant le pire, se précipita vers son camarade, mais voyant qu’il était vivant, il sourit de plaisir, il s’écria avec admiration : « Dis donc! – le mettant sur son dos. La femme du berger, figée debout, expira avec soulagement, comme si elle venait de se libérer du fardeau.

– Ouf! J’ai pensé, que le poulain de Zhimankara était mort, mais c’était un homme!

– Alors vous vous réjouissez ou regrettez que c’est un homme? demanda Karatay, en s’approchant d’elle pour la saluer.

– Oh, qu’il vive, quel qu’il soit!–

– C’est un chef du comité de district, intervint tout de suite le directeur, craignant qu’elle dise Dieu sait quoi.

– Es-tu aveugle? C’est Karéké lui-même. Et même moi, je suis aussi quelqu’un pour vous!

– Dieu! C’est vrai! – La femme se pinça sur la joue – Hey, Kulzira, appelle tout le monde! Vite !

Ayant reçu l’ordre, la jeune fille, vêtue d’un énorme tricot et de grosses bottes, regarda fixement les invités, se précipita vers la hutte éloignée. Les bouts de son gilet martelaient les jambières.

– Otbay, c’est notre directeur, je ne l’ai pas reconnu, diable. Ne sois pas offensé, monsieur, dit-elle comme à un vieil homme, même si elle avait le même âge que le directeur. Cette tempête de neige nous a complètement épuisés, cela souffle depuis tant de jours. Entrez, entrez, donc. Ce chauffeur vient de nous annoncer votre arrivée. La maison n’est pas bien rangée … Nous ne vous attendions pas, le maître va bientôt arriver …

Karatay la remercia pour son hospitalité avec un sourire et dit qu’il n’était pas nécessaire d’entrer dans la maison, ils avaient à faire, mais la propriétaire se révolta, comme une jument non débourrée.

– Bien que vous êtes nos supérieurs, vous devez goûter notre bonne chère/nourriture!  s’exclama-t-elle avec colère.  Si vous êtes venus nous gronder, grondez, assis sur les places d’honneur, et nous allons vous écouter en nous affairant auprès du foyer. Qui ne gronde pas le berger ? Nous sommes habitués ! –  un caractère imprudent se fit sentir dans sa voix et un sorte de mécontentement habituel. Même de nos propres enfants nous grondent, alors nous y sommes habitués. Entrez! Vous devez être fâchés que quarante brebis soient mortes. C’est rien, l’état n’en deviendra pas pauvre. Le bien est créé par l’homme. Depuis dix-sept ans, nous nous occupons du bétail. Au cours de ces années, nous avons élevé pas quarante, mais quarante mille moutons. Et personne ne nous tapote sur l’épaule, tout le monde nous menace avec son doigt! On nous paye, et personne n’a pitié de nos enfants. Dès la naissance ils vivent dans la steppe sauvage, loin des gens. Pour quarante moutons morts! .. L’année dernière, il y a eu un loup …

– Zhengué, ça suffit! Ferme ta bouche! Tu finiras à un autre moment, le directeur arrêta brusquement la femme. Karatay Isayevich, entrons dans la maison. Ce serait pas mal de se réchauffer, de boire du thé.

En écoutant silencieusement la maîtresse de la maison, Karatay regarda le directeur et pensa qu’ici, apparemment, il y avait beaucoup à apprendre.

Quand ils entèrent dans le « salon » de la hutte en torchis à deux pièces, à côté d’un poêle deux petites filles se levèrent comme sur un signe invisible, elles avaient environ sept et quatre ans. Les chauffeurs s’installèrent derrière le poêle. Le copain de Kenzhetay s’occupait de lui. Apparemment, la victime aurait plaisanté même sur son lit de mort; quand son copain lui faisait mal, il criait « papa » au lieu de « maman ».

– Dieu, quand ils commenceront à réfléchir ! Vous pouvez déjà garder la maison propre, hurla l’hôtesse dès l’entrée. Placez les couvertures. Vous ne voyez pas, que nous avons des invités? Il faut tout leur rappeler, elles comprennent que dalle.

Les filles tirèrent ensemble trois couvertures du coffre: l’une fut posée sur la place d’honneur, les deux autres le long des murs. La plus petite était étonnamment intelligente, elle se déplaçait énergiquement dans la maison, ses cheveux noir tombaient sur son visage, et elle, comme un adulte, les rejetait en arrière.

Elles étalèrent soigneusement les couvertures, les lissèrent et s’assirent de nouveau à leur place près du poêle.

– Quatre garçons et trois filles, dit l’hôtesse, qui s’appelait Tengue, ramassant des affaires d’enfant éparpillées sur le sol. Deux garçons sont à l’école, deux autres sont avec son père. Celle-ci est la plus grande des filles, cette année elle est allée à l’école. Elle est venue pour les vacances, mais ne peut pas y retourner, car tout est couvert de neige. Maintenant, elle ira avec le bulldozer. C’est bien, que vous soyez venus.

Tengue parla du bulldozer comme d’un homme. Selon elle, il se déplaçait lui-même, et le conducteur, assis derrière le poêle, n’avait rien à voir avec lui. Karatay, le remarqua, sourit légèrement et pensa que la femme, sincère, n’était pas du tout intéressée par le but de leur arrivée, mais se réjouissait simplement d’avoir des invités.

Quand les invités s’installèrent, Tengue dit:

– Hé, Sopia, Maria, ne restez pas plantées là comme des idoles, servez le thé!

Les filles ne se firent pas prier deux fois, elles se précipitèrent rapidement vers le samovar, dans le couloir.

– L’une d’elle a un prénom russe, Maria? – demanda Karatay.

– Qui sait, répondit Tengue, préparant un grand chaudron noir pour la viande. C’est mon vieux, qui leur a donné les prénoms, eh, il a complètement perdu sa tête. Sombre comme un placard, mais même lui, il veux lire des livres, c’est là où il a déniché les prénoms pour ses filles. On dit, qu’il y a eu deux dames: l’une forte en calcul, et l’autre en chimie, en physique. Alors le vieux a donné leurs noms à nos filles. Sur la fenêtre il y a des cahiers, dans lesquels on marque le gain et les pertes de moutons, il y a aussi une douzaine de prénoms de ce genre: il prépare pour les futures filles – Tengue pouffa, coquette. –  Est-ce qu’un gars normal va faire ça!

Alors tous rirent dans la maison. Tengue amusa les invités, attrapa une cuillère de fer et se mit à gratter le fond du kazan, en remplissant la pièce d’un bruit strident. Le directeur était assis, fronçant les sourcils.

– Oh, Tengue, arrête ce bruit. C’est mieux sans viande… marmonna-t-il.

– Tu n’aimes pas? demanda Tengue, regardant derrière le kazan. D’accord, maintenant je vais le sortir dehors, je vais le nettoyer là-bas. Et mon vieux l’aime vraiment! Quand il est libre et qu’il n’a rien à faire, il demande: « Hé, nettoie le chaudron avec une cuillère de fer. » Je gratte. Et il écoute et s’endort en ronflant. Les enfants quittent tout, pour aller derrière les collines.

– Il s’avère que ton vieil homme est spécial! rigola Turgat. Il est un peu lent.

– Tu l’as vu l’année dernière, il n’a pas changé depuis …

Le fait qu’elle vouvoyait tout le monde, mais qu’elle le tutoyait, troubla Turgat au point, qu’il rougit d’indignation.

Bientôt Kolbay, qui était devenu le sujet de la conversation, apparut. Avec lui, un énorme nuage de vapeur givrée, fit irruption dans la salle, le maître y disparut un instant, comme dans un conte de fées. Émergeant de ce nuage, Kolbay fixa les invités avec une attention tendue. Il les salua, bougeant à peine les lèvres et s’installa silencieusement près de la porte. Son visage sombre, son regard faible et irrésolu faisait deviner que les choses n’allaient pas bien.

– Quelles sont les pertes? demanda Karatay brusquement, dès que l’hôte et les invités se saluèrent.

– Quarante, et encore cinq récemment, grommela le berger avec lassitude.

Le silence gagna la pièce.

– Qu’y a-t-il ?

C’est le directeur que cette question de Karatay tourmenta le plus. Avec un frisson intérieur, il attendait ce que dirait Kolbyi et, pour une raison inconnue, regarda la porte d’entrée.

– Qu’y a-t-il?… Il y a plusieurs raisons. On ne peut pas tout dire tout de suite…

– Nommez les principales!

Kolbay ne put rien dire d’intelligible tout de suite. Il savait bien que s’il disait toute la vérité, il mettrait le directeur sur les deux omoplates devant le premier secrétaire et en ferait le pire de ses ennemis. Mais le premier attendait silencieusement une réponse, et le berger se força :

– Cette année, le bétail a débuté l’hiver pas trop en forme. Oui, et la coupe a été tardive…

– C’est de ta faute, coupa Karatay, as-tu d’autres raisons?

– Quelles raisons… C’est de ma faute. Nous, les Kazakhs, avons l’habitude de sacrifier nos vies pour le bien du bétail, eh bien, je vais écoper ma peine en prison …

Karatay se rendit compte que la soumission du berger n’était pas due à sa culpabilité réelle, mais à quelque chose d’autre, que lui, le premier secrétaire, ne savait pas et, peut-être, ne saurait jamais.

– Si il n’y a pas d’autre raison, vous partirez en prison, remarqua Karatay, et il continua délibérément avec une froide indifférence. Mais ne pensez pas, que vous serez emprisonné sans qu’on vous demande rien.

– Donc il n’est pas facile d’aller en prison! plaisanta tristement le berger. Pendant dix-sept ans, j’ai malaxé la terre, gelé les pieds dans la neige, oubliant toutes les joies de la vie, auprès du bétail. Ma famille, mes enfants traînaient derrière moi dans la steppe… Et à la fin, c’est la prison? Tout le monde sait peur! commença-t-il sans plus arrêter, en regardant le feu, qui faisait rage dans la fournaise, ne voyant plus la peur panique de sa femme. Donc, je vais rembourser quarante-cinq têtes de mon propre bétail, personnel. L’état me l’a offert pour mon travail. Après cela, vous pouvez récupérer votre troupeau! Et j’irai à la ferme centrale, je vivrai paisiblement, sans hurlement de loup. Je ne sais pas pourquoi je me promène dans la steppe désertique. Notre cœur éclate presque de joie, si nous voyons une personne vivante de tout l’hiver. Et vous dites « prison »! J’en ai ma claque! Je vais partir!

Il tira du matelas un tas de laine et la jeta dans le four.

– Kolbay, qu’as-tu? Parle, mais sache tes limites! – le directeur le mit à sa place.

Kolbay leva brusquement la tête, le fusilla du regard. La colère l’étouffait, le blanc des yeux était rempli de sang. Le directeur se dégonfla, incapable de résister à ce combat tacite.

– Vous n’aimez pas que je sois grossier? Les gros mots sont venus du peuple, donc on en a besoin! – Furieux, Kolbay ne retenait plus sa colère. – Tant que je vis, jamais mon troupeau ne sera foutu, donc un gros mot tout le monde me le pardonne, même Allah lui-même. Veux-tu que je sois poli? Comment être poli si tu es perdu pour rien? C’est toi, qui m’a poussé à bout!

Le directeur devint furieux. Il comprit immédiatement, que ce con allait faire de lui le seul responsable de la perte de bétail. Il menaça Kolbay du regard.

– Alors, pourquoi tu ne dis rien! Raconte tout à nos distingués invités! Quelle est ma faute? Pourquoi tes moutons affamés meurent, comme des mouches, du moindre vent? – le directeur, allongé sur le côté, leva la tête et regarda le maître de maison avec la colère d’un homme exigeant une justice immédiate.

– Ah ! bon ? – le berger respira lourdement. –  Eh bien, tu vas voir! Qui pendant les pâturages d’été m’a donné des pâturages d’ivraie? C’est vous! Qui a envoyé les moutons les plus gros à l’abattoir? Encore vous… Qui m’a promis de la nourriture, dix bottes de foin? C’est vous! Qu’avez-vous donné? Une botte, et celle-ci est plus loin , que la Mecque. Vous m’avez trompé, promettant un tracteur ? Oui. C’est seulement maintenant, pour la première fois de l’hiver, que j’ai vu un engin, et tout ça pour le comité de district, pour tracer le chemin. Quelles autres raisons sont nécessaires? Et le bétail ne devrait pas mourir, mais chaque brebis doit donner deux agneaux? Attends, le pire commencera au printemps, ce n’est que le début! Ce sera bien, si de cent agneaux, nous arrivions à garder cinquante!

Une fois qu’il eut crié tout cela, Kolbay revint à la porte, comme pour dire: « Maintenant faites ce que vous voulez de moi! » Karatay regarda le directeur d’un air interrogateur, puis Turgat, comme si il leur demandait, où as-tu regardé? Aucun d’entre eux ne put immédiatement répondre au secrétaire, et qu’y avait-il à dire … Turgat, pour se défendre, marmonna qu’il avait fait le tour avec le directeur, lui avait indiqué les lacunes, mais en raison de l’éloignement, il avait du contrôler par téléphone. Karatay secoua seulement la tête, fronça les sourcils et fit signe à Turgat, car son bavardage l’agaçait. Il s’arrêta à la mi-phrase, fixa son bol à thé.

Karatay décida à l’arrivée dans le district d’inviter les directeurs des fermes en difficulté pour leur parler correctement. Il jugea inapproprié de commencer cette conversation avec le directeur maintenant, dans la maison d’un berger déjà triste. Le plus important, il entendit ces mots intimes de l’éleveur, réussit à saisir la fin du fil menant à la vérité, maintenant il ne serait pas difficile pour lui d’aller au fond.

– Il faut tracer la route du manoir central vers les quarante-cinq moutons tombés. Si vous comptez bien, son prix ne dépassera pas le coût de bétail mort, – revint Kolbay au sujet brûlent. S’il y a des routes, vous devez nous livrer le fourrage promis.

– Nous le livrerons, nous le livrerons, – déclara le directeur, se réjouissant que le berger devienne plus accommodant. Je vais retourner à la ferme et je trouverai les coupables. Je sais, qu’il y a du fourrage.

– Que ferons-nous du bétail mort? Faut-il l’enregistrer? – le berger regarda d’un air hésitant le directeur.

– Nous verrons… Nous devons consulter le service vétérinaire. Qu’en penses-tu, le reste du bétail survivra?

– Qui sait. Le jas semble rafistolé. Le soir, trois ou quatre charrettes de foin sont censées être là. Maintenant, on ne peut pas faire paître le bétail, vous voyez la neige. La conversation, une fois atteinte son apogée, devint calme et l’hôtesse avec un plaisir particulier dressa le dastarkhan. Les filles aidaient leurs mères sans relâche. Quand le samovar fut servi et on commença à verser le thé, Volodia entra dans la maison. Il tenait un grand bol dans les mains avec le gigot bien préparé.

– Maîtresse, où on met ça? demanda-t-il avec autant d’aise que s’il faisait parti de la famille.

– Comment, où, il n’y a pas de place? le reprit Tengue. Si tu ne vois pas, reste debout et tiens-le!

Volodia réalisa, que Tengue le traitait comme un des siens. Il posa le bol sur une petite table près du poêle et s’assit pour boire du thé.

– Kaléré, avez-vous décidé d’arrondir le nombre de bêtes perdues à quarante-six? demanda Karatay avec un sourire, en regardant Tengue mettre la viande dans une casserole.

– Non, le nombre de morts restera le même. C’est mon mouton! Les moutons d’état sont tous maigres, le mien est gros, c’est un vrai bélier kazakh. Pourquoi irais-je vous servir de la viande maigre?

– C’est dommage que nous soyons pressés. Nous devons également visiter quelques autres troupeaux, vous avez commencé tout cela pour rien. Karatay désigna le dastarkhan, mais le propriétaire de la maison ne l’écouta pas.

– Le mouton est pour vous, vous devrez donc goûter à la viande. Est-ce que vous venez chez moi tous les jours? – le propriétaire rit, content. – C’est pas chaque année que j’ai de la perte, quand est-ce que je vais vous revoir ?

A la table tout le monde rit avec un plaisir non dissimulé.

« C’est bien d’être avec les gens simples, pensa Karatay. Que puis-je dire! Chacun d’entre eux va endurer, tout supporter! Et on jure, et on blastème, et on lance les obscénités. Mais toujours ces gens-là ont de la gentillesse et du pardon…

Il rencontra déjà le propriétaire de la maison, assis à la porte concentré, en train de boire son thé. Kolbay, plus que quelqu’un d’autre, avait le droit d’être fâché contre lui, avait le droit de dire qu’il aurait pu aider un simple berger, mais il ne l’avait pas fait. Et Kolbay n’avait rien dit, au contraire, il avait abattu un mouton, il avait fait semblant que tous ses soucis n’étaient que des petites choses de la vie de tous les jours ; le plus important, c’était d’offrir la vraie hospitalité kazakh.

L’année dernière, son frère cadet avait fait l’objet de poursuite pénale et Kolbay était venu demander à Karatay d’aider son frère. Avec deux dzhiguites, ils avaient voulu aller voir les filles, des étudiantes, au sovkhoz voisin. C’était le moment le plus chaud de la récolte. Dans le véhicule du frère de Kolbay, il y avait environ une tonne de grain: la moissonneuse-batteuse était tombée en panne et le garçon ne voulait pas emmener si peu de charge à l’aire de battage. Directement du champs, où l’assistance technique réparait la moissonneuse-batteuse, ils allèrent voir les filles. Laissant des amis chez les filles à l’auberge, il se précipita au champ. Sur la route, il fut arrêté par une brigade du Département de lutte contre les détournements de propriété socialiste. Voyant le grain dans la benne, les miliciens firent un constat. Personne ne crut qu’il ne pensait pas voler du grain. Lors de l’enquête, le dzhiguite comprit qu’il pouvait se trouver derrière les barreaux pour un an. Alors , Kolbay vint voir Karatay. « Je ne peux pas faire pression sur le tribunal. Qu’il ait ce qu’il mérite, avait-il dit-il, en chassant presque le berger du bureau. » Les gens en parlèrent alors longtemps, se  référant même au discours du procureur de district, tout le mont fut persuadé que le dzhigite partit en prison pour rien.

Si Karatay était intervenu, le tribunal de district l’aurait écouté bien entendu. Puis il l’aurait regretté et se serait blâmé pendant longtemps : si c’était le moment de montrer ses principes. Il était venu ici avec un sentiment de malaise, il n’avait rien fait pour aider un homme, et puis il faisait interruption dans sa maison et s’asseyait à la place d’honneur. Mais Kolbay faisait semblant que rien ne s’était passé, que l’année que le frère cadet avait passé en prison, n’était qu’une bagatelle …

A la table, et quand Kolbay montrait sa ferme, Karatay voulait lui poser des questions sur son frère, mais chaque fois il n’avait pas le courage de commencer cette conversation.

Deux heures plus tard, ils dirent au revoir à la maison du berger. Le chauffeur de tracteur ne quitta pas son partenaire malade même pour une minute et le ramena finalement à lui-même. En mangeant de la viande, tout le monde se réjouissait que le garçon ait pu récupérer sa jambe. Ayant nourri le copain, le chauffeur l’enveloppa dans une couverture chaude, le mit dans son tracteur, et avant tout le monde, il partit pour le manoir central. En disant au revoir à Karatay, le dzhigite lui dit soudainement:

– Dieu merci, vous êtes notre secrétaire. Vous êtes une personne gentille et intelligente. Pardonnez-moi, si quelque chose n’allait pas. Au revoir!

– De quoi parles-tu, vas-y! -le directeur se jeta sur le conducteur.

Mais Karatay l’arrêta d’un mouvement de tête et dit chaleureusement au revoir au garçon.

Karatay emmena au centre du district la fille de Kolbay, qui jusqu’à ce jour n’avait pas pu retourner à l’école. En les accompagnant, toute la famille de Kolbay sortit de la hutte. La plus jeune pleura amèrement, comme si sa soeur avait été capturée.

Une maison de berger solitaire se dissout rapidement derrière un voile de neige. Karatay devint subitement mélancolique, comme s’il s’était égaré dans la steppe immense et enneigée. Il n’était pas habitué à de telles faiblesses et, avec étonnement, se mit de chercher la cause de cette angoisse aiguë inexplicable, mais il ne la trouva pas…

Karatay arriva chez lui tard dans la nuit. Sa femme, rapidement, comme si elle ne de dormait pas, ouvrit la porte, l’aida à se déshabiller, l’informa clairement et comme d’habitude de qui l’avait appelé, parla des nouvelles de la journée.

Il but une tasse de shubat, regarda les enfants endormis et alla se coucher. Mais peu importe qu’il fermât les yeux, le sommeil ne venait pas. Pour la énième fois il se mit à penser au berger et à sa famille. Là, dans cet endroit perdu, au milieu du blizzard, il y avait une petite maison solitaire. Et depuis dix-sept ans, jour après jour, ils sont là, dans la neige. Les enfants du berger sont murs, rien à voir avec ses enfants à lui, à Karatay. Où étaient passés leurs enfantillages… Apparemment, les tempêtes et les vents secs ont tout emporté. Quelle maturité dans les yeux, quels mots sensés! Et comme ils sont purs, simples! Et leurs parents sont les gens simples et confiants. Ils sont prêts à tout pardonner. Durant toutes ces dix-sept années, ils n’ont rien demandé à personne, ils se sont occupés d’eux-mêmes et du bétail. Bien sûr, ils ne sont pas les premiers, mais ils travaillent honnêtement, à la mesure de leurs capacités. Plus important encore, ils ne tromperont pas, ils ne trahiront pas. Après tout, l’essence d’une personne est visible dans ses yeux. Les yeux de Kolbay et Tengue n’ont pas de déshonneur. Cette qualité est transmise aux enfants, l’honnêteté restera avec eux à toujours et sera la propriété de leur famille. Et il a essayé de faire peur à Kolbay, en le menaçant du tribunal! Imbécile! Karatay se maudit lui-même. Combien de milliers de moutons a-t-il élevés au fil des ans? Pourquoi oublions-nous cela? Il regarda sa montre, il était trois heures du matin. Dans quatre heures, il va falloir se lever.

Karatay ferma à nouveau les yeux. « C’est assez, il faut dormir un peu, demain je travaille. Quelle vie, il n’y a pas de temps pour réfléchir tranquillement … Comment c’est? Madiev? » Karatay se souvint du livre du chauffeur et immédiatement de la discussion avec sa fille dans les montagnes. Et la lettre de Sarguel … Tout cela est lié en quelque sorte. « Pourquoi Baguila m’a-t-elle parlé de cet homme? Juste pour me rappeler, comment je l’ai mis hors du compartiment? Seulement pour ça? Non… Ce n’est pas si simple. » 

– Mais à quoi penses-tu ? demanda sa femme en voyant qu’il ne dormait pas.

– Ce n’est rien … éluda Karatay. Je pense qu’il va falloir aller à Alma-Ata.

– As-tu la réunion du comité du Parti?

Karatay ricana.

– Oui, quelque chose de genre. Un comité familial.

Au printemps, un nouveau livre de Zhasyn sortit. C’était son troisième roman. L’annotation disait que l’auteur cherchait à montrer l’image lumineuse de nos contemporains, leur amour et leur dévouement à leur patrie, les meilleures qualités nobles de leur âme, leurs pensées sur la vie et ses problèmes. On annonçait également que la langue de ce roman était brillante, originale et le livre facile à lire. Zhasyn parcourut les lignes de ses yeux et jura, vexé: « Foutus éditeurs! Ils ne connaissent pas d’autres mots. Quel amour pour les clichés! Qui lira un livre avec une telle annotation! »

D’une manière étonnante, les journaux passèrent sous silence le nouveau livre du romancier sensationnel, publié après une pause de trois ans. Comme si ce livre n’existait pas, comme si l’auteur n’avait rien écrit : pas une seule critique, pas un mot même des revues littéraires. Cela voulait dire que ses pensées, les personnage qu’il avait créés, son imagination et ses réflexions, les trois ans de sa vie ne valaient pas tripette!

Il prit le dernier numéro de l’hebdomadaire littéraire. Un énorme article sur la nouvelle d’un écrivain, son pair, était publié dans ce numéro. Zhasyn lut le manuscrit de ce roman, car l’auteur lui avait demandé son opinion. Il n’aima pas l’histoire. C’est peu de dire qu’il ne l’aima pas : il était composé des petits événements insignifiants, qui méritaient, au mieux, une petite publication dans un journal. De la première à la dernière page de l’histoire, un jeune spécialiste, soutenu par le Comité du Parti, luttait à la ferme pour l’amélioration et, finalement, il devenait le directeur de la ferme d’État …

« Dieu! se désespéra Zhasyn, après avoir lu l’histoire. Est-ce que cela peut être considéré comme de la littérature? Mais il est fou! Sûrement, il pense en plus que c’est un nouveau pas dans la créativité. Comment peut-on offrir cela au lecteur? Notre pauvre littérature, qui tolère-t-elle et quoi ! Mais il attend en plus des louanges… Et il va y croire, si on le loue. Le pauvre, pourquoi écrit-il?!

Zhasyn écrivit quelques lignes, mit sa feuille dans le manuscrit et quitta la maison à la veille de l’arrivée de l’auteur, en demandant à sa femme de lui remettre le dossier. Le jeune écrivain vint, attendant les mots enthousiastes de Zhasyn … Après avoir lu sa note, il se figea, pâle, ne sachant, s’il fallait croire la note ou pas: «Tout ceci n’est que créations du bureau politique! Si tu n’as pas pitié de la littérature, alors au moins aie pitié de les lecteurs. « 

–Ah ah ! Il se croit plus intelligent que les autres! Le temps montrera qui de nous est un imbécile! « Aie pitié des lecteurs! » S’il est si compatissant, qu’il arrête tout d’abord d’écrire ses histoirettes confuses! Lui-même, il ne fait que remuer la merde, créer l’obscure. Et quand on décrit une vie meilleure, il n’aime pas ça!

– Parlez, mais pas trop. Un auteur doit avoir honte de raisonner ainsi! dit la femme de Zhasyn, en fronçant les sourcils.

– Ça, alors! Vous chantez donc la même chanson. Vous pensez donc, qu’il n’y a personne dans la littérature à part lui, tout ça parce que deux ou trois cons l’ont félicité un jour ! Nous verrons bien…

– Je lui dirai… Dans la pièce voisine, il y a son père malade, ne criez pas ainsi.

Le collègue de Zhasyn claqua la porte en guise d’adieu.

Un énorme article, qui décrivait cette nouvelle comme un nouveau pas dans le développement de la littérature, suscita le rire de Zhasyn. Cependant, de telles choses incroyables ne le surprenaient pas…

La critique, qu’il oublia, s’attaqua au livre deux mois après, exactement dans le même journal. On n’en laissa pas pierre sur pierre. La nébuleuse idéologique, les ambiguïtés suspectes, les héros, victimes de leurs complexes, l’intrigue, qui ne correspondait pas à la vérité de la vie, le langage et les concepts qui étaient étrangers aux Kazakhs, la « stagnation créative »… L’article n’était composé que d’expressions dans ce genre.

Ce fut un coup dur pour Zhasyn. En fait, pas à cause de la critique elle-même, mais du meurtre délibéré du livre, confié à une personne pas trop intelligente. Il fut douloureusement déçu que le journal n’ait pas hésité à publier ce griffonnage. Pendant deux jours, Zhasyn essaya d’écrire une réponse au critique, mais réalisa qu’il se livrerait ainsi à une querelle sans signification. Zhasyn refusa l’idée. « Pourquoi se montrer caractèriel, pensa-t-il, l’écrivain doit être critiqué, et il doit y être préparé … Mon but est d’écrire, me défendre contre les imbéciles, ce n’est pas pour moi, et ce sont les faibles qui ont besoin de protection. »

Deux semaines plus tard, le journal de jeunesse lui donna de nouveau un coup de poing. L’article s’appelait  » Poisson noyé … »

Le jour même, il téléphona à Baguila.

« Je suis à l’hôtel, dit-il, en la saluant à peine, je suis dans la chambre d’un ami, nous avons étudié ensemble. Il est parti, il sera de retour tard dans la nuit. J’attends.

– Allons-nous être seuls?

– Quand arrêteras-tu d’avoir peur de moi? Comme une vraie kazakhe, vous êtes horrifiée par le mot « hôtel ».

– Oui. J’ai toujours peur de vous.

Elle entendit Zhasyn ricaner.

– Une bonne qualité de toute façon. Dans combien de temps peux-tu être chez moi?

Baguila évalua le temps de trajet, puis elle demanda:

– J’apporte l’article d’aujourd’hui?

– Il ne le faut pas. Je l’ai sous les yeux. Je suis dans la chambre cinq cent trente.

– D’accord, je serai là dans une heure. »

C’était les derniers jours de mai. Les maisons basses étaient noyées dans les fleurs de lilas et de pommiers, seuls les immeubles de grande hauteur jaillissaient du printemps bouillonnant, reflétant la lumière rose du soleil du soir par leur murs marbrés. Au sud, pareil à un fer à cheval glacé, bordé d’épinettes bleues, se dressait l’Alatau, portant fièrement sa grandeur et sa beauté éternelle.

Baguila fut soudainement remplie de joie. Agitant une épaisse veste de poil de chameau, elle courut gaiement dans les escaliers. Montée au cinquième, elle approcha la chambre cinq cent trente. Probablement, il l’attendait à la porte: au moment où elle frappa, Zhasyn ouvrit la porte, l’entraîna immédiatement dans la pièce, lui embrassa les deux mains.

« C’est horrible! s’écria Baguila en le regardant et en fronçant les sourcils. Vous sentez fort! Vous avez bu seul.

– Oui. Parfois, il est bon de boire seul, sans compagnon.

– En quoi? Alors, vous avez cédé à la critique? Cette faiblesse ne vous embellit pas. – Baguila, jeta le pull sur le lit, s’installa dans un fauteuil en face de Zhasyn. – N’êtes-vous pas malade, par hasard? Vous avez des yeux malades.

–Non, – Zhasyn secoua la tête. – Il est impossible que nos yeux brillent de même feu.

– Oui, vos affaires, apparemment, vont mal, dit Buguila. Pourquoi m’avez-vous appelée?

– En l’honneur de la critique qui me cible.

– Vous savez quoi … – Buguila le regarda directement. – Liké et moi avons parlé de vous pendant longtemps. Plus d’une heure … De votre travail, de la famille, de ces articles. Liké vous aime bien. Aujourd’hui, elle a pleuré même à cause de cet article. Et à ce moment-là, Sarguel-aga est entré et il nous a torturées par ses questions, du genre: pourquoi pleures-tu? Ils se sont querellés comme d’habitude, et finalement elle a fondu en larmes pour de vrai. Il se souvient bien du mégot …

J’en suis très content! – Zhasyn sourit sarcastiquement.

– Un jour il y a fait allusion devant papa. » Il y a un mois, mon père est venu me voir et nous avons parlé de beaucoup de choses. Avant papa ne m’avait jamais donné de conseils et mais soudainement il a dit : « Tu sais, ma fille, tous vos malheurs ont l’impact sur nous, pense à l’honneur de tes parents et à ton honneur ». Je pense qu’il sait pour nous … Après cette conversation, je me suis vraiment attachée à lui.

–Maintenant, commencerez-vous à vous détacher de moi? »

Elle regarda Zhasyn avec curiosité, mais il semblait l’avoir déjà oubliée, assis, occupé par ses pensées, feuilletant machinalement les magazines. C’était toujours ainsi, quand il avait une période difficile: il devenait indifférent et insouciant, froid et calme. Baguila, le remarqua et essaya de ne pas poser de questions inutiles, elle se rendit compte qu’une pensée importante mûrissait en lui, qui était plus lourde que toutes ses paroles.

Zhasyn ouvrit la fenêtre. Un air frais rempli la pièce, apportant avec lui le bruit de la fontaine de la place en face de l’hôtel. Il regarda longuement l’opéra, avec ses colonnes blanchies à la chaux, les gens, qui se promener devant la fontaine. Baguila avait essayé, mais elle n’avait pas pu s’habituer à cette manière qu’avait Zhasyn de devenir fermé, détaché, comme si il n’était pas là et n’y avait jamais été.

« Sur, viens ici, dit soudainement Zhasyn, sans même la regarder.

Baguila s’adossa nerveusement.

– Pourquoi devrais-je venir?! – Elle se détourna même, sa fierté blessée.

– Eh bien, je vous en prie, votre dignité n’en souffrira pas. Venez ici.

Elle se leva avec une réticence et à contrecœur et se mit près de lui.

– Regardez, comme les gens sont insouciants, comment ils sont pressés de vivre. Quelque part, il y a les guerres et coups d’État, des nouveaux États émergent. Certains meurent, d’autres naissent… Tant de langues, de coutumes, d’espoir et de désespoir. Et personne ne se connaît vraiment. Disons, en Afrique, personne ne devine que dans la ville lointaine d’Alma-Ata, dans la chambre cinq cent trente de cet hôtel, il y a toi et moi, tu es très vexée par ma demande de t’approcher de moi, et le journal d’aujourd’hui m’a traité de pire des graphomanes. Personne ne le sait, sauf nous deux. C’est dommage.

Baguila le regarda, sans comprendre ce qu’il disait.

– Dommage?!

– C’est dommage que le concept de l’«humanité» soit si abstrait. Quelque part dans le monde deux personnes, elle et lui, s’aiment à la folie. Ils ne peuvent pas vivre  l’un sans l’autre, et les gens s’en fichent.

– Pourquoi avons-nous besoin de le savoir?

– Personne ne nous connaît non plus, personne!

Baguila fronça les sourcils: après tout, il est étrange!

– Pourquoi « nous »?

– Car nous nous aimons.

Zhasyn, continuant à regarder par la fenêtre, posa sa main sur son épaule. Puis il  l’approcha de lui, la serra fortement avec sa main droite et l’embrassa sur sa tempe. Elle eut le vertige, Dieu, il peut être si délicat et sans défense ? ! Baguila faillit pleurer à cette découverte.

Il sentit, que cette intimité avec elle était un moment sacré, seul et unique pour lui et, à Dieu ne plaise, pour elle. Etait-ce possible que ce sentiment incroyable tambourinerait dans sa poitrine tout le temps? Chaque jour? Il retourna Baguila, la regarda droit dans les yeux.

– Est-ce vraiment vrai? demanda Zhasyn, ne comprenant pas ce qui lui arrivait.

Baguila garda silence. Elle ne savait pas quoi lui répondre, comment en parler … Tôt ou tard –  elle attendait ce jour – il aurait à s’ouvrir à elle, et voilà c’était arrivé. Maintenant, elle était effrayée. Où, dans quel impasse, cet attachement magique l’entraînerait-il? Il avait une femme, des enfants, une vie établie dans laquelle il n’avait aucune liberté. A quoi pouvaient emmener cette intimité, leurs rencontres secrètes, volées, dans des coins inhabités, dans des chambres d’hôtel? Mais Baguila ne pouvait plus imaginer sa vie sans lui. Depuis qu’elle avait connu Zhasyn, tous les autres garçons lui avaient paru insipides et plats. Chaque rencontre avec lui était un événement. Zhasyn ne s’abandonnait pas toujours  ses envies, à ses sentiments, parfois il devenait insupportablement scrupuleux, capricieux, il semblait que cela lui faisait plaisir de la titiller. Dans de tels moments, elle le détestait et cherchait une raison de partir aussi vite que possible. Déjà, une heure après la séparation, Baguila se reprochait de le laisser seul:  boudant comme un enfant, et le jour même, elle l’appelait.

– Je vais être franche, évitez le lyrisme et, pour l’amour de Dieu, ne me regardez pas comme ça. Il est impossible d’aimer un homme avec un tel regard. En outre, il n’est pas nécessaire de demander, si nous nous plaisons ou non.

Elle éclata d’un rire argenté et retourna dans son fauteuil.

– Alors, c’est déjà quelque chose, – Zhasyn esquissa une sorte de sourire –  Il est vrai que le bon élève dépasse son professeur. Ok, terminons cette partie lyrique –  il se versa du vin. –  Je voulais être moi-même aujourd’hui, mais je vois, que je n’y arrive pas. En effet, nous avons perdu l’habitude de parler les uns des autres.

– Ce n’est pas vrai. Je ne l’ai jamais su, et vous, vous avez très probablement perdu cette habitude.

– Bravo ! Je vous accorde ce point !

– Je vais me passer de votre permission. Et à partir de ce moment je passe au tutoiement. Dernièrement, le vouvoiement m’énerve. En entendant «vous» entre nous, je me rappelle immédiatement de Sarguel-aga, qui vouvoie même sa femme.

– Parfait. C’est un pas de plus vers notre mariage.

Les joues de Baguila s’embrasèrent. Elle fronça les sourcils sérieusement.

–Nous ne serons jamais mari et femme. Et toujours dans mon cœur je vais te vouvoyer.

Zhasyn se leva, marcha lentement vers elle, lui prit un verre de vin, le posa sur la table et l’embrassa sur les lèvres avec la même autorité. Quand elle se leva, prête à se débattre, il s’en allait déjà à la fenêtre. Baguila s’étouffa d’une telle impudence. Elle revint dans son fauteuil et pleura doucement.

– C’est injuste. Tout de même, vous êtes un impudent!

– Je sais, acquiesça Zhasyn avec une totale indifférence. Que ce soit injuste, mais ce qui est aussi injuste c’est ce que depuis trois ans je ne t’ai jamais embrassée. C’est même honteux.

– Alors tout le monde peut le faire. Pourquoi ne devrais-je pas ressembler à tout le monde?

– Je ne sais pas. Pour moi tu es différente. Et bon, comme tu veux …

« Oui, ce n’est pas ma journée depuis le matin, – pensa Zhasyn avec lassitude. Combien d’autres ennuis j’aurai jusqu’au soir? »

– D’accord, je suis désolé, dit-il sarcastiquement. Tu peux considérer que je ne t’ai pas embrassée. Je le reprends.

Baguila le regarda brusquement. Zhasyn remarqua une étincelle de fureur dans ses yeux.

– Pensez-vous avoir dit quelque chose d’intelligent? – demanda la fille avec mépris, revenant au vouvoiement. C’est tout le contraire. Et en plus, aujourd’hui mieux vaut garder le silence, votre capacité de bien parler vous a abandonné.

Zhasyn s’agita dans sa chaise, comme s’il était assis sur quelque chose de pointu. Buguila avait fait mouche.

–Oui! s’exclama-t-il d’une voix enjouée. Je viens de penser qu’aujourd’hui ce n’était pas ma journée. Mais qu’est-ce que cela veut dire votre journée ? C’est quand tous vos désirs ont été accomplis, chaque étape exacte. Mais parfois même la chance n’apporte rien à un homme. Nous n’avons qu’à nous blâmer nous-mêmes. Pourquoi regardes-tu? Oui,  c’est de ta faute! J’avais tellement de pensées, et aujourd’hui je voulais les exposer. Ça n’a pas marché. Et c’est bien que ça n’a pas marché. Depuis que tu t’es attaché à moi, je ne sais pas quoi fair ni comment, l’ancienne confiance m’a abandonné.

– Voilà! Je me suis attachée à lui! Maintenant vous vous ressemblez, – rit Baguila.  Les méchancetés vous vont bien! Quelle gentillesse!

– Est-ce que pour me justifier je dois toujours te titiller? En fait, tu aime beaucoup jouer aux mots!

– Aujourd’hui, vous n’allez pas pouvoir me mettre en colère.

– Parce que tu es encore en manque de mots et j’en ai marre.

– Mais vous parlez toujours!

–Tu veux que je me taise? Hey, comment, Baguila … Ouf, ton prénom est vraiment stupide. Écoute, Sur, si tu commences à me contredire, je t’embrasse encore.

– Je vous en prie ! – Baguila apporta en cas où le verre de vin à ses lèvres.

– Comment?! Qu’as-tu dit?

– Oh, quelle joie sur ton visage! J’ai dit, que je n’étais pas contre.

Elle avait, semble-t-il, rendu Zhasyn complètement confus.

– Tu te moques de moi?

– Et que faire, j’ai réalisé que je peux tout attendre de vous.

Zhasyn fut silencieux.

– Avez-vous avalé votre langue? Vos pensées brillantes sont-elles échevelées comme des plumes au vent? Cependant, vous feriez mieux de ne rien dire plutôt que dire des bêtises. C’est en dessous de votre dignité.

Zhasyn s’approcha d’elle.

– Seulement ne prenez le verre de mes mains, –  son sourire faisait pitié.

– Pourquoi diable en ai-je besoin! Garde-le, si tu veux, – Zhasyn lui caressa la tête. – Tu sais, à de tels moments je ne veux pas être amoureux, comme tout le monde, quand l’amour finit au lit. Nous devons être mille fois au dessus de tout cela.

–Alors devenons Akhal-Tékés et allons errer dans le vaste pays … Est-ce que vous vous souvenez ?

– Je me souviens. Je suis prêt maintenant. Mais que faire si nous restons humains. Écoute, y a-t-il un homme dans ta famille, mort d’ivresse? Mettez ce verre sur la table. Il s’avère que tu es insatiable en ce qui concerne les mots et le champagne.

Baguila faillit avaler de travers.

– Je n’ai pas bu un verre.

– Et c’est beaucoup! J’ai un ami, il devient saoul à la vu du bouchon de vodka. Et tu es une femme!

– Dieu, si seulement mon père ou Sarguel-aga t’avaient entendu! Ils auraient décidé que je voulais déshonorer toute notre famille, offrir notre dignité familiale pour que vous le profaniez. Et j’ai l’impression, que je vais d’être encore plus obéissante. – Elle posa le verre de vin sur la table. – Eh bien, que dois-je faire?

– Rien! Je ne suis pas, probablement, pire que cette malheureuse cuve en verre tchèque. Mais ce verre à vin s’accrocha à tes lèvres. Tais-toi, ne ris pas!

Zhasyn se pencha vers elle, l’embrassa sur les lèvres. Baguila ferma les yeux … Il sentit soudainement une forte odeur de parfum, le goût du rouge à lèvres. Il fut dégoûté.

« Elles sentent toutes la même chose. Pourquoi tout cela? pensa Zhasyn en s’éloignant de Baguila. »

Elle ouvrit les yeux, et il vit que sa fierté avait été remplacée par la honte, la volonté par l’obéissance. Et il lut dans ses yeux: « Nous avons franchi la frontière, que se passera-t-il ensuite? » « Et alors? L’homme ne peut échapper aux limites prescrites par l’existence, répondit-il à lui-même, se rendant compte que la jeune fille ne lui poserait jamais cette question à haute voix, qu’il ne lui répondrait jamais et qu’il ne serait jamais en mesure d’y répondre. »

– Ton rouge à lèvres est de bonne qualité. Malgré le champagne, que tu as bu, il n’a pas perdu son goût sur tes lèvres, – dit Zhasyn, pour dire quelque chose.

– Est-ce votre premier problème important, après le baiser?

– Oui, aucun autre problème ne me préoccupe.

Par son ton dur, Baguila comprit l’état intérieur de Zhasyn. Elle l’avait appris, il parlait de détails quand il voulait cacher sa confusion aux gens.

– J’ai presque oublié. – Zhasyn alluma précipitamment sa cigarette. – Je viens de voir l’artiste qui a peint ton portrait … Maintenant, il en dessine un de plus.

Étonnée, Buguila haussa les sourcils, lorsqu’elle apprit, que Zhasyn était au courant pour ce portrait.

– Comment le savez-vous ?

– Tu m’as dit toi-même à quoi il ressemblait. C’est Estay Imanov, un célèbre portraitiste. Un des rares artistes que je respecte. Il a eu deux expositions personnelles. Il est jeune. Talentueux.

– Oh mon dieu, n’y a-t-il pas trop de talents dans ce monde ?

Elle soupira doucement, n’osant pas regarder Zhasyn.

– Non, – répondit-il calmement. Il n’y en a pas beaucoup. Mais beaucoup d’amateurs! Les vrais talents sont rares.

– A-t-il dit lui-même qu’il dessinait un second portrait?

– Et où est le problème? Il t’observe depuis longtemps.

Les yeux de Baguila s’arrondirent.

– Oh, mon Dieu! C’est d’une impudence totale! Il ne manquait que ça, être suivie par des observateurs!

– Il ne te suit pas, toi.

– Comment ça?

– Voilà. Il suit tout simplement l’objet de sa future oeuvre. Tu n’es pas pour lui Baguila Karatayevna, étudiante en histoire, l’amour douloureux d’un écrivain, écrasé par les journaux, mais son matériel, c’est tout.

– Merci, – vexée, la fille se mordit les lèvres. – – Peut-être, vous avez besoin de moi comme d’un matériel ? Vous allez finir votre prochaine nouvelle , et  puis vous n’aurez plus besoin de moi.

– Ça arrive. Et dans la pratique d’écrivain, même un matériel précieux perd sa valeur au cours du temps.

Cette réponse indifférente et calme de Zhasyn rendit Baguila furieuse.

– Au lieu d’attendre le moment où je vais perdre mon importance, il vaut mieux partir de moi-même. À mon avis, ce sera correct.

– N’aie pas peur, je n’écris pas sur l’amour des belles filles. Et puis, pour moi tu n’es pas un objet, j’aime écrire sur les laids et maigres. Ils sont plus intelligents.

Baguila ne savait pas comment répondre à ces mots de Zhasyn: se réjouir ou être offensée.

– Vous savez, dit-elle, vous êtes comme de la glace dans un chaudron chaud. D’un côté chaud, de l’autre glacial.

Zhasyn, étonné de cette comparaison, regarda attentivement Baguila et trembla de rire.

– Parfait! J’espère, je ne vais pas fondre?

– Ça, vous ne risquez pas! – toujours en colère, elle parla fort, comme si elle giflait Zhasyn des mots. Et dites à ce type, pour l’amour de Dieu, qu’il n’envoie pas de portrait à la maison.

Zhasyn rit, condescendant.

– En fait, tu as une idée primitive de l’art, – il envoya un filet de fumée à la fenêtre. – A mon avis, ce portrait sera un phénomène dans notre peinture, et il n’est pas fait pour être trimbalé dans votre maison. Ce portrait sera présenté à toutes les expositions.

–Il… l’a envoyé la dernière fois à la maison! – s’exclama la jeune fille en tremblant d’indignation.

– Oui, mais c’était juste un croquis. Vous ne l’avez pas remarqué là?

Elle sursauta et courut vers le balcon. Zhasyn renifla avec mépris.

« Ce n’est rien, pas la première ni par la dernière fois, ça éclate, et ça va se calmer. –  Baguila s’attarda sur le balcon. –  On dirait, qu’elle est vraiment offusquée. Faut-il aller la calmer? »

Il s’approcha lentement d’elle. La jeune fille, comme si elle avait oublié où elle était, regardait, stupéfaite, les passants, les jets des fontaines. Il toussota, lui rappelant sa présence, lui toucha l’épaule, d’un air coupable. Baguila ne le regarda même pas.

Zhasyn vit, qu’elle pleurait. Des larmes brillaient sur ses joues, reflétant la lumière des néons des réverbères.

– Les larmes vont bien à la femme, dit-il, regardant les visages des passants. Elles soulignent vos charmes. J’ai peur des femmes, qui ne pleurent jamais, elles sont habituellement rusées et hypocrites. Tu sais, actuellement les femmes du monde ont le même problème, c’est de savoir rester femme! – il regarda Baguila en cachette: comment est-elle, toujours en colère?

Elle le contourna comme un pilier, entra dans la pièce, attrapa nerveusement le chandail du dossier de fauteuil.

– Oui, je ne sais pas grand-chose et je ne veux pas savoir! J’ai vécu paisiblement sans ça!

– Tu as raison, – dit-il, remplissant le vide entre eux. Trop savoir est un désastre pour le bonheur de femme. Celui qui sait peu, vit tranquillement et bien …

– Vous êtes un homme impitoyable! Vous avez une réponse à tout. Votre cœur n’a aucune chaleur.

– Je fais face à la vérité, c’est tout. À l’avenir, ne cherche pas la connaissance, tu vas perdre tous tes amis: Les gens n’aiment pas quand vous êtes au-dessus d’eux.

Baguila sortit un mouchoir de son sac à main.

– J’aimerais ne pas vous connaître! dit-elle avec colère, mais sans rage. Vous vous moquez de chacun de mes mots, vous êtes heureux d’observer comment on pleure. Vous avez douze ans de plus que moi, mais vous vous comportez comme si vous aviez devant vous un adversaire égal. Vous êtes marié, vous avez des enfants, et je suis là avec vous…

Suffoquée de larmes, elle se tut.

– Vas-tu partir?

– Oui… Que suis-je censée faire ici?!

Elle plia soigneusement son mouchoir, ferma son sac à main, en claquant la fermeture, enfila lentement le chandail, le boutonna sans se presser. Elle attendait, ce que Zhasyn allait répondre, mais Zhasyn, au lieu de la rassurer ou de la retenir, dit seulement:

– Au revoir, –  il alluma sa cigarette et partit vers à la fenêtre ouverte.

– Nous ne nous reverrons plus?

– Peut-être… Si tu as besoin, appelle-moi.

– Ça va se finir comme ça? Pourquoi tout cela alors? Pour quoi ? Ne pensez pas, que je m’accroche à vous. Je veux juste comprendre, pourquoi nous nous sommes vus pendant trois ans? Pour se dire les méchancetés et s’enfuir?! Et vous!.. Après moi, vous allez faire de sorte qu’une autre fille s’attache à vous, vous allez encore…

Zhasyn se tourna brusquement vers elle. Son visage était douloureusement pâle, ses yeux brillaient fiévreusement.

– Oui, je vais la trouver et l’attacher! – coupa-t-il, avec une furie froide dans sa voix. Je n’ai pas d’autre occupation! Je suis venu à la vie seulement pour explorer les charmes des filles. Si vous n’avez pas été capable de me comprendre pendant ces trois ans, alors tu feras mieux de partir maintenant. Dans six ans, cela deviendra insupportable, tu vas regretter même que, tu ne te sois pas immédiatement enfuie!

Baguila piétina un peu sur le seuil et, attendant au moins un regard gentil de Zhasyn, un geste, et partit doucement.

Elle se souvint difficilement comment elle était rentrée à la maison. Une fois la porte de sa chambre fermée, Baguila fondit en larmes. Et plus elle pleurait, plus son désespoir résonnait en elle. Jamais encore elle n’avait été si désemparée et faible.

Maliké pleurait également: sans même demander ce qui s’était passé, dès que Baguila se jeta dans son lit, elle fondit en larmes. Effrayée que Sarguel, sensible comme une pie pourrait suspecter quelque chose, Baguila trouva la force de s’arrêter et de se coucher, espérant s’oublier dans son sommeil. La colère et le désespoir s’apaisèrent, elle réfléchit calmement, sobrement. Immédiatement, Zhasyn apparut devant ses yeux.

– Il est resté seul là-bas, pensa Baguila. Tout seul. Ou peut-être qu’il est seul dans la vie? À l’avenir, ne cherche pas la connaissance tu vas perdre tous tes amis… Pourquoi a-t-il dit ça? À qui? A moi? Et s’il parlait de lui? Seigneur, comme c’est difficile avec lui. Mais l’oublier… C’est deux fois plus dur! Comme il est impitoyable! Ce n’est pas possible ! Les personnes, comme lui, doivent comprendre le chagrin et elles sont capables de ressentir de la compassion. Une personne qui pense ne peut pas être sans cœur. Ou veut-il se débarrasser de moi? Qui sait, beaucoup de pensées le torturent, beaucoup de contradictions se heurtent dans sa tête. C’est plus dur pour lui, que pour moi. Beaucoup plus dur. Mais que dois-je faire? .. Où va-t-il m’emmener? Je ne peux pas le suivre et devenir folle. Je ne sais même pas, ce qu’il veut. Bien sûr, il est spécial, pas comme les autres, il pense, il ne parle pas comme tout le monde, mais ai-je besoin d’une telle vie? Après tout, en fait, elle peut être étrangère et incompréhensible pour moi … J’ai ma propre vie, mes idées à ce sujet. J’ai de la famille, des proches, ils m’aiment, et je les aime, dans cette vie, j’ai mes parents et mes sœurs. Soit, je réfléchis et je vis plus simplement, pas comme lui, et alors? Cela ne veut pas dire, que je dois tout abandonner. Mais où ce bateau me conduira-t-il? Comment tout cela va-t-il se passer ensuite? Vais-je rester avec lui ou retourner chez moi? Et est-ce que je pourrais revenir moi-même? Que faire? Embarquer ou descendre ? Il faut résoudre cela, et au plus vite, il quitte ma côte natale.

Deux jours plus tard, Maliké et Baugila parlaient, installées sur le balcon.

  Toutes les femmes sont malheureuses,   déclara Maliké, continuant à tricoter un pull pour enfant. Car notre vie consiste à participer aux chagrins et aux joies des autres. Nous sommes beaucoup plus fines que les hommes, et nous leur pardonnons plus souvent. Parfois,ce n’est pas facile pour nous, mais nous nous inquiétons pour quelqu’un d’autre, nous pleurons.

– Liké, dis-moi, serai-je heureuse?

Maliké, mit de côté son tricot, jeta un coup d’œil à Baguila, comme si elle essayait de comprendre ce qu’elle voulait entendre comme réponse.

– Je ne sais pas. Tu veux tout subordonner à la raison.

– Est-ce mauvais?

– Pourquoi pas? Seulement c’est trop bien! – Maliké parlait avec diligence et clarté, comme une étudiante devant la classe. –  Bien sûr, il n’y a aucun mal à essayer d’être  quelqu’un de bien.

Baguila essaya de regarder dans les yeux de Maliké.

– Il me semble que vous ne dites pas toute la vérité.

– Moi? –  Maliké ouvrit grands yeux, son ton fut faussement surpris. –  Pourquoi devrais-je te tromper?

– Je ne sais pas. Vous parlez d’une manière évasive et trop calme. Pourquoi êtes-vous si occupée par des aiguilles à tricoter? L’hiver est encore loin, vous allez avoir le temps de finir ce chandail.

Maliké rougit, comme si on la saisissat en train de mentir, posa son tricot et se mit à parler, cachant diligemment ses yeux.

– En vérité, une personne pensante et compréhensive ne peut pas toujours être heureuse. Elle dépense toutes ses forces et son énergie pour la vie des autres, elle n’a pas de temps pour vivre. Donc…

– Que signifie ce « donc »?

– Peut-être que c’est le bonheur, si on juge d’une manière générale.

– Et du point de vue personnel …

Elle haussa les épaules.

– Vous savez, la plupart des bonnes personnes sont malheureuses, mais la chose la plus étonnante est qu’elles ne se considèrent jamais comme telles. Je ne le comprends pas.

– Liké, vous êtes si profonde aujourd’hui, plus que jamais. Je n’ai posé la question que sur moi-même …

– Et je ne parle que de toi.

– Il se avère, qu’en gros je suis heureuse, mais pas sur le plan personnel? C’est du non-sens! Et pourtant, je ne me considère pas malheureuse.

– Peut-être que je ne suis pas clair, mais tu as des prédispositions pour ces qualités. Qui sait quelle vie t’attend. Un homme est si changeant… Les gens, que j’ai considérés sensuels et subtils dans ma jeunesse, ont complètement changé maintenant. Beaucoup d’entre eux sont devenus rusés, intéréssés, et ceux que j’ai considérés stupides, se sont avéré être de vraies personnes. Apparemment je ne comprends rien aux gens…

– Là-bas, à la maison, – commença soudainement Baguila, je voulais rapidement finir mes études, devenir adulte. Le monde était si beau, il me semblait qu’il me manquait que moi, pour que toute l’humanité soit heureuse. Et d’un coup ce n’est pas ça …

Elle sourit amèrement. Elle voulait dire encore beaucoup de choses : qu’en fait la vie était vraiment très différente, qu’il y avai beaucoup de malheur, mais Baguila manqua de mots, et elle estima qu’il ne fallait pas s’ouvrir autant maintenant, que Liké s’était éloignée d’elle. Le fait que son Zhasyn avait été expulsé comme un chiot, qu’elle avait pu facilement entrer à la fac et qu’une autre fille, ayant réussi les examens, n’avait pas trouvé son nom parmi les inscrits, que celle aux cheveux noirs, ayant eu zéro en histoire, était devenue étudiante, la voie de Sarguel dans les sciences, la vie de Maliké brillante de l’intérieur et sombre en fait, des articles vicieux, qui avaient anéanti le livre de Zhasyn – tout cela défila rapidement dans son esprit.

– Oui, probablement, vous avez raison … – dit-elle, en regardant deux enfants dans la cour s’asperger de l’eau avec un petit seau. Je sais déjà, que je n’oublierai pas cet homme, mais son chemin … il a son chemin.

– Sur,  – Maliké lança finalement le tricot sur le rebord de la fenêtre. – C’est bien, que tu l’aies dit toi-même. Zhasyn est une personne spéciale, il n’est pas pour toi. C’est difficile à entendre, mais je dirais que tu dois l’oublier.  Tu dois oublier. Pars en vacances d’été quelque part loin, à la mer Noire, par exemple, ou à Borovoe. Allons-y ensemble, hein?

Baguila ne voulait pas que Liké dise ces mots, et surtout si calmement, d’un ton si posé. Comme si une main froide lui serrait le cœur. Et c’était Maliké, qui le disait, Maliké, qui était tellement ravie de connaître Zhasin, qu’est-ce qui lui était arrivé? Pourquoi voulait-elle qu’elle se séparât de Zhasyn?

– En plus… bientôt tu as une session d’été. N’oublie pas que tu es venue étudier! Nous sommes responsables pour toi devant Karatay.

Baguila eut l’impression que Maliké lui parlait à la demande de Sarguel. C’étaient ses mots, justes et dégoûtants, comme une main en sueur.

– Oui, bientôt c’est la session …

Elle avala les larmes. Maliké s’en rendit compte et attrapa à nouveau le tricot, comme si son enfant prenait froid et que tout son salut était dans ce pull. Baguila regarda longtemps Maliké, sentant l’irritation monter contre elle. Ayant perdu son sang-froid, elle cria à tue-tête:

–Liké, qu’est-ce qui vous arrive? Que me cachez-vous? Pour l’amour du ciel, arrêtez de tricoter! Que ferons-nous à Borovoe?!

Maliké soupira convulsivement. Son visage prit une expression misérable, comme si elle devait boire un mélange amer.

– Sir veut faire quelque chose de mauvais, – dit-elle d’une voix désinvolte. Il veut rencontrer Zhasyn. Et tu sais comme il est stupide et grossier. J’ai peur, que, lorsqu’il viendra voir Zhasyn, bougeant sa pomme d’Adam et faisant rouler ses yeux de hibou, toute la ville entendra ce bruit. Que se passera-t-il si la femme de Zhasyn découvre tout? Et de plus pas à cause d’un étranger, mais à cause d’un parent de la fille?

Baguila eut peur. Cette frayeur éclipsa immédiatement toutes les insultes causées par Zhasyn. Elle savait que tôt ou tard sa relation avec Zhasyn cesserait d’être un secret. Souvent, elle rêvait qu’elle allait raconter tout à ses parents et elle parlerait de lui avec joie, avec un cœur léger et pur. Maintenant tout cela devait arriver tout à fait différemment: roulée dans la boue de potins.

  Non, ce n’est pas possible, cria Baguila. Comment sait-il? Je ne le laisserai pas s’en mêler!..

– Que peux-tu faire?

– Je partirai! Maintenant, dans une autre ville! Pour une autre université!

– Ne sois pas stupide, la calma Maliké, les potins de la capitale vont te rattraper dans cette nouvelle ville ou même y arriveront avant toi. D’ailleurs, tu vas déshonorer et nous et ton père.

– Que faire?

– J e vais tout expliquer à Sir. Qu’il essaie d’ouvrir la bouche. Et en été, nous irons à la mer Noire. Peut-être tu l’oublieras vraiment. D’accord ?

Baguila pleura, son visage caché dans ces mains.

Le même jour, au soir, Sarguel rentra à la maison de très bonne humeur. Grimpant les escaliers, il fredonnait doucement, et quand il ouvrit la porte, il bouleversa complètement Maliké en lui offrant des fleurs, en la saluant galamment en même temps.

– Aujourd’hui c’est l’anniversaire de notre mariage, tu te souviens? – dit-il en tirant son chapeau en sueur de sa tête.

– Оh! Merci ! – Maliké fut vraiment émerveillée par l’acte de son mari, mais l’oublia alors, admirant les fleurs. – Sir, toi, qui ne vois pas la différence entre un balai et un bouquet. Comment as-tu réussi à choisir une telle beauté?!

– Les hommes sont des trésors inépuisables! Nous avons de nombreux avantages, il faut juste être en mesure de les voir! – Sarguel montra ses dents en souriant. -Fêtons cet événement chez nous, sans aller nulle part. L’anniversaire du foyer devrait être célébré au foyer.

Maliké avait complètement oublié quel jour c’était. Et quand Sarguel lui tendit les fleurs, elle sentit dans son cœur un vide sonore, il n’y avait ni joie, ni excitation. Plus jamais son cœur n’éprouverait un sentiment vif, une passion conjugale, sauf peut-être une larme de désespoir parfois… En fait, elle le savait depuis longtemps. Mais à ce moment Maliké joua encore la femme dévouée et aimante, embrassa son mari sur son cou maigre et ridé. Et elle alla un peu mieux. Après la discussion avec Baguila, la maison avait besoin d’une sorte de fausse joie, et elle se présenta.

Une heure plus tard, tout le monde fut à la table. Mansya et les enfants, qui restaient habituellement lors des fêtes à la cuisine, étaient aussi dans la salle. Mansya, s’installa confortablement, cacha immédiatement son visage dans le livre, de sorte qu’on l’oubliât le plus vite possible. Sarguel décida de mettre un ordre idéal à cette tablée.

–Mansya, tout a son temps, chérie! On mange au dastarkhan, on ne lit pas, et on lit au bureau, mais on n’y mange pas.

– En fait, n’importe qui peut faire de la pédagogie, quelqu’un qui ne comprend rien à cette science, l’enseigne aux autres, lâcha-t-elle avec un sourire sarcastique.

Les yeux de Sarguel quittèrent leurs orbites une seconde et retournèrent à leur place. Après avoir observé de l’œil du maître le dastarkhane et tout les participants, il regarda Mansya en personne.

– C’est aussi le résultat d’une lecture excessive, déclara-t-il, d’une manière clairement conciliante. – Il semblait, que Sarguel voulait garder aujourd’hui son humeur complaisante. – Si les connaissances acquises ne visent pas le bien, elles se transforment en un poison, qui décompose la personne. La connaissance est comme un aigle royal à la chasse. Si vous lâchez l’oiseau pour rien, quand il n’y a pas de bête à proximité, l’aigle royal, fâché, se jette sur le chasseur lui-même. Le mot est ainsi ! Il frappe souvent le propriétaire. Ma langue est mon ennemi!

Sarguel leva un doigt au plafond et rit, en reniflant. Il était content de sa tirade. Les yeux de Mansya étincelèrent comme ceux d’un prédateur. L’ayant remarqué, Sarguel brisa le silence, craignant son attaque.

– Bientôt vous finirez vos études et partirez ailleurs. C’est là que votre oncle va vous manquer! – il revit, après l’avoir imaginé, comment il allait maquer à Baguila et Mansya. – Si vous saviez, comme mon enfance me manque, quand je n’avais qu’une chemise en lambeaux et un morceau de pain. Eh, la pauvreté! Mais je voudrais tellement que cette enfance, même affamée, soit de retour au moins pour une journée! Et vous… Quelles mauvaises choses avez-vous vues dans ma maison? Rien! Tout y est, c’est la prospérité, personne vous refuse rien! Il y a, bien sûr, des malentendus, mais ils sont transitoires, et vous les oublierez rapidement. Portons ce toast à Maliké, qui est zhengué pour l’une de vous, grande soeur pour l’autre , et pour les troisième … – il fit des yeux terribles et se pencha vers les enfants – elle est maman! Jusqu’au bout! commanda Sarguel, mais ensuite il fut surpris de voir les trois femmes attablées vider leurs verres d’un coup.

Après son mari, ce fut le tour de Maliké.

–Aujourd’hui, nous avons une journée spéciale avec Sarguel. Je veux dire que dans le tourbillon de nos affaires quotidiennes, le jour de la création d’un foyer ne doit pas rester terne et banale. Je vous demande de boire à Sarguel, qui est proche de chacune de nous. Jusqu’au bout!

Elle vida habilement le verre de vin. Mansya et Baguila la suivirent. Le regard de Sarguel les détailla avec une lueur particulière. Puis Sarguel ferma la bouche et serra ses lèvres, ne cédant pas aux pensées troublantes qui s’enflammèrent immédiatement dans sa tête de docteur.

Mais c’est quand même suspect … Il voulait marquer le jour du mariage légal avec Maliké par un dastarkhan chaleureux à la maison, et pas par une beuverie si rapide. Sarguel fut très effrayé, quand il vit ces dames assécher les verres à vin: Cela veut dire quoi? Donc elles savent boire? Et où ont-elles appris? Quelque part ailleurs. Peut-être qu’elles fument aussi là-bas.

Il scruta minutieusement son épouse, Mansya et la fille de Karatay. Regarde, quels visages! N’est-ce pas l’innocence elle-même? Mais propose seulement, elles vont vider encore un verre de vin. Sarguel épela le toast de sa femme. « Elle ment, elle se moque de moi, elle sourit, sourit avec un sous-entendu … »

Au bout d’une heure, Sarguel clotura la fête.

– Écoute, Sir, – dit Maliké, quand il vint à la cuisine pour voir sa femme laver la vaisselle et feuilleter un journal. Je suis contente, que tu aies eu cette idée de célébrer l’anniversaire du mariage. Honnêtement! Mais avoue, à part ça, tu as une autre nouvelle. Pourquoi tu ne dis rien?

Sarguel posa lentement le journal, gloussa, comme s’il voulait dire: « Oh, comme tu es rusée! »

– Oui, il y a autre chose! commença-t-il, et tous ses doutes furent écrasées par la joie et la complaisance.

Maliké, prête à entendre quelque chose d’extraordinaire, se figea avec une assiette humide dans ses mains. Sarguel ne voulait rien dire immédiatement, il resta silencieux pendant un moment, donnant à son visage une expression décente. Ayant, apparemment décidé que l’atmosphère correspondait déjà à l’importance du message, il gonfla sa pomme d’Adam.

– Le fait est que dès demain ton mari est en charge du département! lâcha-t-il, perdant son souffle et attendant quelle impression cette nouvelle produirait.

– Ah, bon? Eh bien, quelle canaille! Maliké déposa l’assiette dans l’évier, s’essuya les mains avec son tablier. Je t’embrasse ou tu le feras toi-même?

– Bien sûr, moi-même!

Sarguel serra sa femme dans ses bras, colla ses lèvres sur sa joue.

– Sir, mon cher, ne dérange pas Karatay …

– Comment ça,  » ne dérange pas »? Est-ce une mauvaise nouvelle pour lui?!

– Je ne parle pas de ça. Je voulais dire, ne lui disons rien sur Baguila, – Maliké embrassa passionnément Sarguel. – Ce n’est qu’une amourette sans intérêt. Pourquoi gâcher la fête dans notre maison …

Le visage de Sarguel, rose du baiser,se fana.

– Tu gâches toujours mon humeur.

– Je suis désolée, elle approcha de nouveau ses lèvres, puis tout son corps de lui. –Nous avons décidé d’aller à la mer avec Baguila en été. Je pense que là, il va disparaître de sa tête. Trouvez-nous deux voyages en Crimée. Tu es docteur ès sciences, chef du département.

Sarguel alla à la fenêtre et regarda dans la rue, comme s’il voyait une plage là-bas, sa femme et Baguila en maillot de bain, à proximité des hommes inconnus.

– On ne peut pas l’oublier ici?

– Non! – Maliké mit dans ce « non » toute sa ferveur, sentant que la conversation pouvait s’enliser. – Tu es une personne intelligente, et tu comprends comment c’est difficile pour une fille. C’est un moment si dangereux, aide-la à se distraire!

Sarguel, tordu comme garrotté par ses pensées les plus inattendues, se profila dans la cuisine. Il s’arrêta enfin devant sa femme.

– Demain. Demain je te le dirai …

Maliké accepta silencieusement et retourna à ses assiettes. Elle devait réfléchir. La nuit allait être drôle, combien de questions allait-il se poser et comment y répondre, afin de ne pas alerter un être comme Sarguel?

Ayant à peine passé les examens, Baguila partit avec Maliké à la mer. Du côté de Sarguel, ce fut un véritable héroïsme. Il épuisa jusqu’à son coeur avant de donner sa permission à sa femme. Seule la présence d’une nièce à côté de Maliké lui apportait un certain calme.

De retour de l’aéroport, Sarguel appela immédiatement Karatay.

– Merci, – Karatay exprima sa gratitude. Je suis content que tu la traites avec une attention si paternelle.

– Ne me remercie pas! – répondit Sarguel avec une négligence délibérée. C’est notre devoir commun de penser à la progéniture. Baguila est notre sang, notre descendance, et nous vivons pour les enfants!

–Tout le monde ne le pense pas …

Sarguel était ravi d’avoir encore plu à Karatay et en rit.

– Oui, au fait, par rapport à l’autre conversation …

Il semble qu’elle l’a sorti de sa tête. Maintenant tout va bien, elle est calme, joyeuse. Je pense que l’eau de mer va tout laver complètement. – Sarguel ne remarqua pas l’ambigüité, Karatay fut au contraire blessée par cette phrase. –Elle reviendra, et tout sera comme avant, sans amertume et sans sucre…

Evidemment, Sarguel s’emporta, tellement il était très content de lui-même.  L’instant d’après, son visage se tordit, comme s’il avalait de travers.

–Quoi ? Quand ? Non, pourquoi?

La langue de Sarguel colla au palais de la surprise. Je ne le connais Je n’ai pas lu. Maintenant, il y a beaucoup d’écrivains… Oui, ils sont tous bons, on peut les lire tous! Quoi ? Le chauffeur de tracteur a du temps, il quoi … Quoi ? Eh bien, quoi, que le docteur des sciences humaines?! J’ai des conférences, des affaires publiques, une éternelle agitation au département. Eh bien, bien, pardonnez-moi! Oui, même si il était trois fois excellent. Maintenant, les gens vivent, Dieu merci, pas mal, pourquoi ne peut-il pas écrire du bien?! Nous aussi, on ne reste pas couché! Je vais le feuilleter. Une fois, je l’ai commencé, mais on ne peut rien comprendre, il complique tout … Qu’il écrive, ça ne me dérange pas.

–Ne sois pas offensé, on est de la famille, – rit Karatay, sentant qu’il avait bien piqué Sarguel.

–Tu as raison, c’est une position intelligente, – déclara Sarguel. Il faut respecter l’ennemi. En plus, quel ennemi est-ce? Il peut juste provoquer quelques rumeurs, et tu ne sais pas comment je me bats contre les potins. En fait, je ne supporte pas  tous ces écrivains… Ils sont tous coureurs de jupons et ivrognes! Celui-ci est marié, avec deux enfants, il est critiqué tous les jours dans les journaux, il l’est aussi! On dit, qu’il tète le goulot.

– Hey, Saké, tu ne m’as pas compris! Je ne veux pas le voir comme mari de ma fille. Je parle de Madiyev, juste comme d’un écrivain, et je me fiche de ce qu’il fait pendant son temps libre. D’accord, ça suffit de parler de lui! Ecoute, Sarguel, que vas-tu faire dans cette ville poussiéreuse? Alors qu’elles ne sont pas là, prends les enfants et viens chez nous. Tu restes un peu …

– Je vais venir si Dieu le veut. Je vais essayer.

Une fois la conversation terminée, Sarguel soupira de soulagement et sortit se rafraîchir sur le balcon. Le soleil était couché depuis longtemps, mais la lumière bleutée du soir flottait encore au-dessus de la ville. Sarguel regardait l’allée sous le balcon et se raidit, car il vit quelqu’un de familier, une  silhouette qui se profilait près de l’entrée.

– Hey, Serbota? Hey, c’est toi?!

Serbota se figea, pris au dépourvu, puis sursauta et courut, accroupi, au coin de la rue. Sarguel haussa les épaules et décida qu’il s’était trompé.

Revenu dans l’appartement, Sarguel posa ses mains derrière son dos et commença à arpenter les chambres. Partout de l’ordre, de la propreté, du soin. À l’insu de lui-même, il se trouva dans la chambre de Baguila devant une photo de sa défunte épouse et de leurs enfants. Sarguel s’arrêta devant elle, laissa tomber ses mains le long du corps. Ses yeux se remplirent soudainement de sable… Il ne comprit pas immédiatement quel genre de sentiment serrait son cœur si fort, parce qu’il avait oublié quand  ce dernier l’avait visité pour la dernière fois. Les yeux devinrent plus légers, mais des traces chaudes apparurent sur ses joues … Qu’est-ce que c’était ? Dieu, c’était la solitude. Il était seul, c’est pourquoi il avait toujours mal. Et les enfants? Comment avait-t-il pu oublier ses fils?

…Ce jour-là, l’aube commença loin dans les montagnes, marquant la ligne blanche du pic d’Alatau.

Après le souper, Zhasyn dormit une heure et s’assit à son bureau. Il écrivit toute la nuit et se leva juste pour ouvrir la fenêtre. L’air frais et humide  se précipita dans la pièce. Zhasyn tressaillit. Sa tête était insupportablement douloureuse, il resta assis toute la nuit sans bouger, fuma beaucoup. Le monde entier attendait le lever du soleil, retenant son souffle. Les grosses couronnes des ormes et des peupliers,qui surplombaient la fenêtre, ne se sortaient pas encore du doux sommeil de l’aube. Les oiseaux voltigeaient dans le feuillage calme.

Combien de fois avait-il vu les levers de soleil ? Mais ils ne sont jamais pareils. « Les aurores sont comme les gens, pensa Zhasyn, chacun d’eux a son tempérament, son caractère… »

Il retourna à son bureau, éloigné de la fenêtre. L’odeur lourde de la fumée de tabac éventée frappa son nez. Ses tempes battirent à nouveau. Il s’assit lourdement sur la chaise, penché sur ce qu’il avait écrit pendant la nuit.

Seulement deux pages et demie! Et de huit heures du soir à 5 heures du matin. Deux pages et demie de texte propre et travaillé, dans lequel aucun mot n’est barré. Il ne supportait pas les textes avec des corrections  et ne comprenait pas comment on pouvait se corriger. Oui, il s’opposait catégoriquement à un tel travail. « L’art pur n’est pas né deux fois, pensait-il. Il ne peut y avoir de mots séparés dans une œuvre d’art, ce n’est pas un mur fait de briques. Le talent et la pensée sont donnés à l’écrivain afin qu’il trouve immédiatement la chose principale. Il faut se corriger dans l’esprit, jouer avec les mots sur le papier, ce n’est pas de la création, mais de l’artisanat. » Ses collègues attaquaient Zhasyn de tous les côtés :  « Il s’avère que tu es le seul à créer, et les autres ne font qu’écrire? Et Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski?! À ton avis, ils sont des artisans?!

– L’homme n’est pas une divinité, – répondait Zhasyn. –Je n’adore pas la viande et les os. Je pense juste à ma façon. Ai-je le droit d’écrire tout de suite au net?!

Zhasyn lit de nouveau les deux pages et demie. Un ingénieur talentueux, un scientifique, qui a suggéré de retourner la rivière vers le désert pour irriguer la terre, et s’est soudainement retrouvé dans une impasse, inquiet et désespéré. Zhasyn aima le texte. La porte s’ouvrit légèrement et son père apparut dans l’ouverture, vêtu d’une chemise et d’un caleçon  blanc.

– Eh bien, dit-il belliqueusement, tu restes encore assis du matin au matin? Est-ce que tu cherches une querelle?

– Hé, mon garçon, ferme la porte de l’autre côté, – dit Zhasyn en jetant un regard sévère. De quelle école maternelle t’es-tu échappé?

–Les joues creuses, les yeux comme un trou de puits, il est impossible de respirer dans la chambre, comme dans le terrier d’une marmotte puante. De toute façon, les journaux vont se jeter sur toi comme des guêpes. Pourquoi te cailles-tu le sang?

Zhasyn rit fort:

–Va, mon garçon, va. Le pire que tu puisses me faire est de me prendre le nom de famille. Et le pseudonyme me remplacera le père.

–Qui est-ce pseudonyme?

–C’est comme un père, mais seulement prodigue. Quand on est gêné par son vrai nom.

Poussant le vieil homme de la porte, la piala à la main, la mère entra.

– Oh, et Sophia Loren est ici ?!

– Bois, dit doucement la mère.

– Sinon, les tripes vont te coller aux reins, expliqua son père.

– Arrête de bavarder et va chez toi avec Dieu, – la vieille regarda furieusement son vieux. – Tu glousses comme un poulet affamé! Allons, ne le dérangeons pas ! – Elle traîna littéralement le vieux derrière elle.

Zhasyn prit le bol. C’était une boisson de millet, aromatisée de kourt, ni chaude, ni froide, Juste bonne pour être bue rapidement. La veille soir, il n’en y avait pas. Pour le préparer, il fallait au moins une heure. Sans aucun doute la mère ne dort pas non plus pour lui! Il consulta sa montre. Il était déjà six heures. Dans une heure, sa femme et son fils vont se lever.

Zhasyn ferma la vitre, éteignit la lampe de bureau et se dirigea déjà vers la chambre à coucher, après avoir décidé de faire une petite sieste d’une heure, mais d’un coup, le téléphone, dont le son était réglé au minimum, piailla. Zhasyn le regarda avec surprise et décrocha.

– J’écoute, dit-il doucement pour que personne ne l’entende.

A l’autre bout du fil, une femme cria:

– Zhasyn, c’est vous?

– Oui.

– Je suis désolé que ce soit si tôt, mais c’est déjà l’aube chez vous. Et chez nous …

– Et qui est-ce?

– C’est moi, Maliké.

– Qui?!

– Maliké! Est-ce que vous vous souvenez ?

– Seigneur, êtes-vous outre-tombe? D’où appelez-vous ?

– De Yalta.

Zhasyn fut stupéfait.

– Allô ! Je vous écoute.

– Nous sommes là … Nous sommes venues nous reposer … – la voix de Maliké fut rompue et réapparut, un ton au-dessus. – Baguila est tombée gravement malade. Elle est à l’hôpital. Hier… – Maliké pleura.

– Comment puis-je l’aider ? – Zhasyn eut l’impression que le soleil avait commencé à redescendre derrière les montagnes.

– Vous … devez venir ici. Absolument. Vous allez nous trouver ici. Je ne peux pas au téléphone, c’est dur pour moi…

Zhasyn, fit une pause, puis  lui dit:

– Etes-vous folle? Yalta n’est pas Kaskelen, – Zhasyn ne comprenait rien encore. -D’ailleurs, comment mon arrivée va-t-elle l’aider?!

– Je vous en prie! Au moins pour deux ou trois jours. Je ne voulais pas vous appeler, mais c’est comme ça. Vous venez … Je n’ai plus de monnaie. J’appelle de la cabine. Repondez donc!

–Alors je serai dans le rôle d’une ambulance venant d’Alma-Ata?

–Vous avez un autre rôle! Maliké cria si fort, que Zhasyn frissonna de peur. Si c’est difficile pour billet, il y a une femme à la caisse numéro neuf, elle s’appelle Masha. N’oubliez pas: Masha! Dites, que vous venez de ma part. Notre bâtiment est à côté du restaurant « Priboy »…

Le tube grinça et bruissa comme une vague marine.

– C’est fou, – paniqua Zhasyn. Appeler pour une affaire sérieuse et ne pas avoir assez de kopecks! Yalta! Quand ont-elles réussi à partir? Il semble, que ce soit son idée à elle, à cette Maliké!

Après leur rendez-vous à l’hôtel Zhasyn avait appelé Baguila deux fois. Sa voix avait été froide, courtoise à humilier, Zhasyn fut offensé et cessa de l’appeler. Après réflexion, il décida de se ressaisir et essaya de la chasser de sa tête, mais dès qu’il y pensait, la blessure se creusait dans son âme. Il réalisa avec horreur qu’il n’oublierait pas Baguila, qu’elle vivrait jusqu’à la dernière minute dans son cœur endurci, qui ne connaissait pas de tendresse. Il n’avait pas peur de gâcher la vie de la jeune fille, ce n’était pas l’essentiel pour lui. Ce qu’il craignait, c’était qu’un jour il s’habituerait à sa beauté, devant laquelle il s’inclinait, et Baguila serait alors pour lui aussi plate que sa femme. Zhasyn se souvint de la parabole d’un homme qui, après s’être fiancé à la fille d’un saint, d’une beauté rare, cinq ans après, était tombé amoureux d’une femme avec une bouche tordue et des yeux éteints …

Il réfléchit à quelque chose dans son bureau pendant longtemps, puis il alla dans la chambre à coucher. Il ouvrit la porte doucement. Sa femme avait eu le temps de bien dormir, il entra doucement, mais elle bougea quand même, le regarda à travers les paupières enflées et se tourna de l’autre côté.

Zhasyn enleva sa robe de chambre, resta près du lit, en regardant sa femme dormir, et  puis se glissa près d’elle dans le lit chaud.

Il arriva à Simféropol à midi. Il prit un taxi pour Yalta, trouva facilement le restaurant « Priboy » et le bâtiment à côté.

La soirée de cristal s’épaississait au-dessus de la Crimée. Maliké n’était pas chez elle. Tout était familier pour Zhasyn ici, il était allé plusieurs fois à Yalta. Ainsi le printemps dernier, il avait passé ses vacances dans la Maison des écrivains ; ici, il avait terminé la première partie du roman ; au printemps Yalta semblait déserte et la ville désormais ressemblait à une fourmilière. Il n’y avait personne comme Zhasyn, il pensa que maintenant porter un costume était tout simplement indécent.

Le rivage était bondé de corps humains. La journée était terminée depuis longtemps et les gens semblaient s’enraciner dans le sable. Les vacanciers s’affairaient partout,  jusqu’à la courbe du cap.

Il acheta les journaux et s’installa sur le bord du banc. De l’autre côté, trois filles étaient assises. Elles étaient de bonne humeur. Zhasyn admira en cachette leurs corps bien fermes et bronzés. Elles le regardèrent, habillé, comme un fou, et  se mirent à discuter les plans pour la soirée.

Les gens passaient devant le banc sans arrêt.

« Combien de belles personnes! C’est curieux, pensa Zhasyn. Ici, en été, ce n’est pas seulement une station balnéaire. C’est un festival de beaux corps. Concours de ligne et de passion. »

– Oh, les filles, – dit celle assise le plus près de Zhasyn. – J’ai complètement oublié! La nuit, j’ai fait un rêve merveilleux. Le monde entier était devenu une Crimée chaude, il n’y plus d’hiver du tout. Tous les gens portaient uniquement des maillot de bain et soudain, un homme, vous imaginez, un, parmi les milliers, apparaît en costume et au lieu de se déshabiller, se balade comme un corbeau blanc, et même lit des journaux ! Il est même fier de lui et il s’est attaché une cravate. Et qu’en pensez-vous? Il a terminé à la police. Là, on lui a montré, ce que c’est se balader habillé!

Les filles rirent. Zhasyn comprit que toute ce « rêve » n’avait été inventé que pour lui, que pour le titiller. Il était prêt à répondre de la même manière, mais il se retint.

Les filles recommencèrent.

– Regardez autour, vous ne voyez pas la police?

Elles rirent à nouveau. Zhasyn connaissait ce rire: léger, sain, venant  de l’insouciance complète, un sentiment de bonheur et un désir de plaire à quelqu’un, maintenant, immédiatement et jusqu’à la fin.

– Oui, il est impossible d’approcher les gens éduqués, ils sont au-dessus de nous, ils savent lire! Malheureuses plages de Crimée! Elles risquent de devenir une salle de lecture pour toute l’Union soviétique!

Cette fois, Zhasyn ne le supporta pas, ce n’était vraiment pas poli:

– Et puis le Dieu, marchant sur l’eau, apparut aux vierges, semblables aux sirènes, et dit: « Je vous laisse ici, au bord de l’eau, nues à jamais. A partir de maintenant, vous vous livrerez à mes anges et devinerez leurs rêves. Rappelez-vous bien, si une personne a un cheval blanc dans un rêve, il atteindra un rang élevé, s’il s’assoit à côté du roi et le salue de la main, il réussira dans son travail et s’il attrape du poisson, il aura un enfant. S’il y a des gens nus, bientôt ils deviendront fous… Expliquer aux gens les rêves des anges, et si vous accomplissez ce vœu, ma crucifixion vous attend… « 

Le rire se coupa. Les filles le regardèrent, Zhasyn était assis, toujours plongé dans son journal. L’un d’elle tendit son cou.

–Tout ça, vous l’avez lu là-dedans? demanda-t-elle avec une curiosité enfantine.

Zhasyn eut une fois de plus une preuve de la bêtise féminine, ricana mentalement, plia soigneusement le journal, comme si c’était une chose précieuse, se leva comme un saint descendu du ciel et se retira majestueusement, en remarquant avec satisfaction que les filles s’étaient envolées comme emportées par le vent.

Dès qu’il frappa à la porte, Maliké sauta à sa rencontre. Ignorant les gens, elle le serra dans ses bras.

– Enfin ! J’ai déjà usé mes yeux! –Elle fondit en larmes. – Ne pouviez-vous pas pu venir avant?!

Un tel accueil mit Zhasyn mal à l’aise.

– Comment ça va ?demanda Zhasyn, en enlevant brutalement les mains de Maliké de ses épaules.

– Un peu mieux, mais hier j’ai eu peur, je pensais qu’elle pourrait mourir. – Maliké pleura à nouveau. – Baguila parle de vous sans cesse. C’est vous… qui l’avez tellement blessée. Pourquoi avez-vous? .. de cette manière?

Zhasyn ne savait pas quoi dire.

– Qu’est-ce qu’elle a? – demanda-t-il, quand Maliké pensa à l’inviter dans la pièce.

– Nous ne savons rien, mais il s’avère qu’elle a un cœur malade. Nous avons décidé de partir loin de vous, mais vous voyez ce qui s’est passé …

La Crimée avait clairement fait du bien à Maliké. Son visage avait pris des couleurs, s’était arrondi. Les rides avaient disparu, les cernes sous les yeux aussi. Elle s’était préparée à l’arrivée de Zhasyn: les cheveux courts étaient bouclés à la manière d’un petit mouton, une robe en coton coloré, cousue délibérément serrée pour mettre en avant sa silhouette.

« Quelle chipie, pensa Zhasyn. Elle connaît bien ses points forts. Les femmes sont hypocrites, Baguila est à l’hôpital et elle n’a pas oublié de courir chez le coiffeur. Et en même temps, elle n’est pas une mauvaise personne. »

– Aujourd’hui on peut la voir?

– J’ai un laissez-passer. Si nous pouvons leur expliquer, ils vont nous laisser entrer tous les deux. Seulement… Et si, en vous voyant, elle était encore plus malade? Laissez moi entrer tout d’abord…

Il faisait déjà nuit lorsqu’ils approchèrent de l’hôpital, noyé dans des cyprès. Ici, c’était un monde complètement différent, le silence, la solitude. Seul le bruit des vagues frappait faiblement le bâtiment de l’hôpital et la voix enjouée d’un guide retentissait doucement, il appellait les touristes de l’autre côté au mégaphone.

Réalisant que Zhasyn venait de loin, les médecins lui permirent d’entrer. Comme convenu, Malika entra la première. Elle revint presque immédiatement vers lui et acquiesça silencieusement.

Baguila se souleva sur les oreillers, tira une couverture sur sa poitrine … Elle avait décidé de garder son sang-froid, mais quand elle vit Zhasyn, elle perdit son souffle, son cœur battit. Remarquant cette excitation soudaine, l’infirmière, qui était assise près du lit, eut peur. Ici, personne ne savait quel genre de relations cet homme avait avec la malade mais après avoir vu un tel changement de comportement, l’infirmière chuchota à Zhasyn: « Pas plus de deux minutes, vous m’entendez ? »

Zhasyn s’approcha, Baguila essaya de sourire, mais quand il s’assit sur le bord du lit, il lui prit la main, ses yeux se remplirent de larmes.

Et Zhasyn eut un pincement au coeur… Il regardait fixement les minces doigts de jeune fille qui gisaient entre ses mains. Il recevait doucement leur chaleur tranquille et Zhasyn s’inquiéta, sentant son cœur troublé. Il pensa qu’après leur rendez-vous stupide à l’hôtel, ils se voyaient pour la première fois, que leur séparation était impossible et d’une stupidité insensée. Comment avait-il pu leur permettre de ne pas se voir si longtemps? Coupable, il l’embrassa sur les lèvres, chaudes et sèches. L’infirmière regarda avec étonnement Zhasyn embrasser la malade devant tout le monde, et cette dernière ferma seulement les yeux et sourit doucement. La infirmière pouvait parier que la fille allait mieux.

– Cette fois, tes lèvres sentent le médicament, – sourit doucement Zhasyn.

Baguila hocha la tête.

– Première fois à l’hôtel, la seconde à l’hôpital. Y aura-t-il une troisième?

– Ne parle pas trop. – Zhasyn secoua la tête. – Maintenant, les gens ont même peur du rhume. Ne sois pas comme eux.

– Je suis désolée que tout cela se soit passé de cette façon, – elle se sentait mal à l’aise devant Zhasyn. – C’est Liké, qui a inventé tout cela. C’est une grande affabulatrice. Quand allez-vous rentrer à la maison ?

– Quand tu seras rétablie.

–Oh, je peux rester longtemps ici, et vous avez beaucoup à faire. Et puis la famille…

–Laisse ces conversations, – Zhasyn fronça les sourcils. – Arrête de me vouvoyer enfin.

Baguila le regarda attentivement:

– Tu es devenu affectueux. N’est-ce pas?

  Que Dieu m’en garde! – répondit Zhasyn, bien qu’il ait admis  au fond de lui, que c’était vrai. Cela va me transformer en un vieil homme.

Baguila rit, cette blague avait un fond de vérité. L’infirmière, Maliké et Zhasyn lui-même rirent aussi. Ils parlèrent encore de petites choses. Zhasyn essayait de plaisanter. Finalement, l’infirmière se souvint pourquoi elle était dans la salle et commença à les presser.

– Pars demain, – Baguila réussit à le dire facilement. – Je parle de tout mon cœur.

– Est-ce que je t’empêcherais de guérir?

–Oui. Dans cet état, il m’est difficile de te voir. En plus … dans deux jours mon père vient. Les médecins l’ont informé. Et si il te voit … Tu comprends!

–Bien sur, je comprends…

Zhasyn pinça ses lèvres.

« Si son père me voit, et il n’y aura rien de bien. Comment ai-je pu en arriver là, il n’y a rien à dire! – il sourit amèrement. – Je ne peux plus aimer. Tout le reste je peux, j’ai le droit… Quelle règle maudite, rien n’arrive à temps. Où était-elle quand j’était libre, quand tout était devant moi? Est-il vraiment nécessaire de perdre une chose précieuse pour en trouver une autre? Pourquoi ? »

Il serra avec ferveur la main de Baguila.

– Et si, quand tu reviendras à Alma-Ata, nous allions nous promener ensemble  dans un parc?

–Peut-être que tu voudras une glace? sourit-elle ironiquement.

–Je veux bien vraiment … Elle haussa les épaules.

–Tout d’abord il faut être à Alma-Ata. »

Le lendemain, il vint dire au revoir à Baguila.

– Au revoir, Sur. Rappele-toi, la première chose que je ferai, quand tu viendras à Alma-Ata, c’est de t’amener au parc!

– Oh, mon héros!

– Ne ris pas ! Je vais me vexer!

– Il semble que nous avons changé de rôles! Eh bien, j’étais toujours d’accord avec toi, – elle se tourna vers la fenêtre pour ne pas montrer les larmes.

Maliké se précipita pour calmer Baguila. Mais sa caresse eut au résultat opposé, Baguila pleura sans force. Maliké regarda Zhasyn, dans ses yeux il lut soudainement une condamnation malveillante et frissonna :

– Et les journaux à Alma-Ata? Ils ne vous ont pas critiqué? – demanda à travers les larmes de Baguila, pour sauver Zhasyn et Maliké.

– Pas encore, mais ils ont encore du temps, ils ne manqueront pas leur tour, –essaya-t-il de plaisanter, mais Baguila n’accepta pas ce ton, Zhasyn se pressa de dire:

–Je reviendrai, promis. Je vais t’emmener moi-même. Dans une semaine.

Baguila secoua la tête.

–Il ne faut pas. Je viendrai moi-même te voir.

Il n’y avait plus besoin de mots. Il le sentit: aucun d’eux, même le plus intelligent, ne serait plus important que la dernière phrase de Baguila.

Il se leva silencieusement, alla vers la sortie. A ce moment la porte s’ouvrit et Karatay et Turgat entrèrent dans la salle avec le médecin en chef. Karatay gifla Zhasyn de regard, comme avec un fouet. Le médecin en chef parla.

–C’est mauvais, que vous n’ayez pas remarqué la maladie à temps, dit-il, sans regarder Karatay. Bien sûr, rien de terrible, la médecine moderne sait faire face à ce diagnostic. Nous pouvions ne pas vous déranger, mais nous devions vous informer…

Karatay, en écoutant le docteur, s’approcha de sa fille, pressa ses lèvres sur son front.

–C’est de ma faute, – pardonne-moi, murmura-t-il. Comment j’ai pu ne pas remarquer! Je suis ton père, j’aurais dû savoir! » … –sa voix trembla.

Karatay se détourna, sortit un mouchoir, se moucha furtivement, s’essuya les yeux. Il salua Baguila et Turgat. Comme il venait aussi de loin, Turgat décida que serrer la main ne suffirait pas, et il embrassa Baguila sur le front. Là, où Zhasyn l’avait embrassé.

« Il colle à mon père comme une bardane, – Baguila s’énerva contre elle-même de n’avoir pas pris ses distances avec cet homme. – Et mon père ne sait probablement pas pourquoi Turgat l’a suivi … »

Une fois, avait Baguila reçut une lettre de Turgat. Il écrivait qu’il avait construit une maison de huit pièces, que ces chambres étaient bien meublées et ne manquaient que de la chose la plus chère et la plus précieuse: Baguila. Il écrivait également  qu’il était respecté dans la région, que Karatay Isayevich l’aimait de tout son cœur, et qu’il l’aimait lui-même en retour.

Turgat rapportait qu’il faisait du sport tous les jours, qu’il élevait un veau et le soulevait tous les jours au lieu d’un bar de fer… Un an plus tard, le veau devrait atteindre 150 kilogrammes, mais ce poids, à son avis, il le maîtriserait sans trop de difficulté.

Bugila pouffa sans faire exprès et regarda la porte, Zhasyn n’était plus là. Elle laissa tomber sa tête sur l’oreiller, soupira avec lassitude.

Il marchait le long de l’avenue populaire, ne voyant rien, à part le regard de Karatay, qui l’avait gifflé.

« Il m’a regardé avec mépris. Il n’a pas été surpris de voir ici, dans la Crimée lointaine, à l’hôpital, auprès de sa fille un Kazakh inconnu, pensa Zhasyn. Il m’a reconnu. Oui, il me connaît. Bon sang, comme ses cils ont tremblé! Mais il semble que ce ne soit pas une mauvaise personne. Comment a-t-il dit à sa fille?  » C’est de ma faute, pardonne-moi, je suis ton père, j’aurais dû savoir! » Il est vraiment tourmenté … »

Soudain, il se souvint de ses propres enfants. On ne sait pourquoi, ils apparurent dans des lits, dans une salle d’hôpital. Leurs yeux étaient pleins de larmes. Et tous ses parents se tenaient dans la salle.

« Leur père ne viendra pas, dirent-ils. Il ne viendra jamais. Il ne va pas pleurer et ne dira pas: « C’est de ma faute ». »

Zhasyn se sentit mal, le sang tambourina douloureusement dans ses tempes. Perdu, il se trouva au bout de la ville. Encore une fois il prit une rue, qui menait au centre. Il errait sans aucun sens ni but. Quand le soleil se coucha dans la mer et que l’eau devint dorée, il arriva à la gare routière. Il restait quinze minutes avant le départ du bus. Les passagers prenaient déjà leurs places. Il n’y avait pas de billets. Mais d’un coup Malika apparut à l’entrée d’Ikarus.

– Oh, où étiez-vous? J’ai failli devenir folle! – lâcha-t-elle, à peine capable de respirer. Le bus est sur le point de partir.

– Eh bien, ce sera le prochain. L’avion est à minuit.

– Que vous êtes calme!

– Il faut partir, je pars.

– Il n’y aura plus de bus, et dans un trolleybus vous allez mourir d’ennui.

Zhasyn nota avec plaisir l’efficacité de Maliké. À Yalta, si vous avez besoin de partir d’urgence, chercher le billet pour l’avion c’est comme chercher midi à quatorze heures, et elle avait réussi à l’obtenir. « Sans des gens comme elle, la vie n’est pas la vraie vie, pensait Zhasyn. Et personne ne l’apprécie. En plus, elle est jolie. Après tout, une femme doit être belle! » 

Comme si il avait peur que Maliké pût lire dans ses pensées, Zhasyn détourna ses yeux d’elle.

– Après votre départ, Baguila n’allait pas bien, mais maintenant c’est  mieux… Vous voyez, ils vous ont complètement oublié! – dit-elle d’un ton espiègle. 

Ils rirent en se regardant.

– À mon avis, vous êtes l’instigatrice de toute cette pagaille.

– Oui, c’est moi! Maliké ajusta coquettement son chapeau de paille, pourtant déjà bien ajusté.

– Cela vous va bien, ce chapeau de paille, – complimenta banalement Zhasyn. Quand les invités partent-ils?

–- Ah, oui, – dit Maliké en tapant Zhasyn sur l’épaule. Karatay a posé des questions sur vous. J’ai eu mortellement peur. Je pensais qu’il allait m’arracher la tête, mais il n’a rien dit de mal. Je pense qu’il ne vous déteste pas tant que ça. Mais ce Turgat! Оh! – Elle saisit sa tête. – Il veut toujours emmener Baguila à Alma-Ata. Karatay s’en va demain, celui-ci restera ici …

Zhasyn la dévisagea ostensiblement. Et Maliké ne baissa pas les yeux. Une rougeur gagna ses joues et commença à se répandre rapidement sur le visage. Réalisant ceci, elle battit des cils.

– Quand nous arriverons, vous serez à Alma-Ata? – demanda Maliké  d’un air significatif…

– Pourquoi « quand nous arriverons » ? Je t’ai dit que je serais de retour …

– Il ne faut pas. Ce type sera avec nous. Il ne vous aime pas. En général, il n’aime pas les écrivains.

Zhasyn alluma une cigarette et détourna les yeux, détaché, tandis que la fumée se dissipait.

–Je sais.

–Comment? Baguila vous l’a dit?!

Maliké marqua sa surprise en toute spontanéité.

–Non, je le vois moi-même, je le devine dans ses yeux. Chez ces personnes, l’ambition remplace l’esprit. Cela se voit à l’œil nu. 

Maliké écoutait avec une admiration non dissimulée. Le bus grondait pour les mettre en garde.

– Je vous emmènerai à l’aéroport, – dit langoureusement Maliké.

– Etes-vous folle? Partir jusqu’à Simféropol? En outre, vous n’avez pas de billet.

– Rappelez-vous, Maliké est un grand spécialiste sur tous les billets. Je peux obtenir un billet même pour l’avion d’hier! – rit-elle.

– Non. Soyez à côté de Baguila. Probablement, Karatay vous cherche.

– Je lui ai dit …

– Que lui avez-vous dit? Que vous allez m’accompagner?!

– Et alors, qu’il le sache…

Il secoua juste la tête.

– Tu es dure à cuir, dit-il, en soulignant ce « tu ».

Maliké baissa modestement les yeux.

Zhasyn monta sur le marchepied et vit immédiatement que les cils de Maliké tremblaient, retenant leurs larmes. Zhasyn, souhaitant lui remonter le moral, lui dit en riant :

– Alors, toutes ces années, vous n’avez pas réussi à m’inventer un surnom, n’est-ce pas?

Maliké,comme un enfant, qui reconnait sa faute, écarta ses bras …

Il la voyait jusqu’à ce que le bus contournât la colline rocheuse …

Encore et encore il pensa à Baguila, maintenant ils ne chercheraient plus à s’oublier, aux paroles du père à sa fille, venant du cœur, aux larmes récentes de Maliké. Pourquoi cette femme avait-elle pleuré? Il ne le saurait jamais. La fatigue accumulée au cours des dernières semaines se fit immédiatement sentir. Dans son léger sommeil de voyageur, sa femme et ses deux enfants apparurent devant ses yeux. Seigneur, pourquoi étaient-ils dans une chambre d’hôpital? Pourquoi les visages des gens sont-ils si blancs? Et des enfants? Et eux aussi … Que font ses parents ici ? Il semble qu’ils parlent… Oui, il entend clairement: « Leur père ne viendra pas. Il ne viendra jamais. Il ne va pas pleurer et ne dira pas: « C’est de ma faute » ».